Les collections de films du Forum des images

Parcours

Paris souterrain
P109
La jetée
collection Paris Île-de-France
Les mystères entourant les sous-sols de la capitale fascinent depuis de nombreuses générations, contribuant à donner de cette ville "en négatif" l'image d'une cité souterraine inquiétante, où se retrouve la crypte des fantasmes et des désirs de ses habitants. A travers son vaste réseau de galeries, de passages secrets, de caves obscures, Paris révèle sa longue histoire et dévoile l'envers de son décor.


Les "boyaux" de la capitale
La grotte originelle
Marguerite Duras dans La caverne noire
Au commencement était la caverne, la grotte originelle. Paris n'était pas encore Lutèce. Puis, peu à peu, on a élevé ses pierres de calcaire et de gypse, irrigué ses eaux usées, enterré ses morts. Très vite appréciés, ses sous-sols sont devenus un immense gruyère, menaçant régulièrement de s'effondrer, et de plus en plus malfamé. Le réseau souterrain a alors été consolidé et réglementé : bientôt les réalisateurs pourront s'y aventurer (presque) sans crainte.

Ce n'est pourtant pas dans les sous-sols de la capitale que Marguerite Duras plante sa caméra pour Les mains négatives (1979), superbe cri d'amour lancé aux premiers hommes qui ont laissé l'empreinte de leurs mains sur les parois de grottes préhistoriques d'Espagne. Marguerite Duras préfère filmer de nuit les rues dépeuplées de Paris, qu'elle commentera dans La caverne noire, un documentaire réalisé en 1984 par Jérôme Beaujour et Jean Mascolo, son fils.

Dans New rêve (1989), une étonnante fable sans parole, Karim Dridi, le réalisateur de Pigalle, mêle à son tour le passé et le présent en contant les tribulations, dans le Paris d'aujourd'hui, de deux êtres frustres semblant sortis de l'âge des cavernes.


Les carrières de pierre
Bien au-delà de cet âge des cavernes, les Parisii, puis les Parisiens, ont utilisé les ressources de leurs sous-sols, créant au fil des siècles un gigantesque labyrinthe de carrières de pierre... qui deviendra un futur casse-tête pour les architectes et urbanistes.

Les "cataphiles" s'en réjouissent toutefois et s'enfoncent avec bonheur dans la profondeur des galeries. Sous la conduite de ces passionnés, revendiquant le plaisir interdit que leur procurent ces balades, Phlippe Leveque propose une visite insolite de ces carrières souterraines (Cata, 1996).


Eaux et (d)égouts
Autre réseau souterrain, que Victor Hugo compare à un gigantesque "intestin", celui qu'empruntent les eaux, claires ou usées, de la capitale. A l'époque gallo-romaine, Lutèce disposait d'un sytème complexe qui s'est dégradé peu à peu, comme en témoigne l'auteur des Misérables décrivant avec fougue les égouts parisiens : "rien n'égalait l'horreur de cette vieille crypte exutoire, appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre percé de rues, taupinière titanique où l'esprit croit rôder à travers l'ombre, dans de l'ordure qui a été de la splendeur, cette énorme taupe aveugle, le passé." (Dictionnaire et histoire de Paris, Alfred Feirro, Robert Laffont, collection Bouquins, 1996)

Le message a peut-être été entendu : dans la deuxième partie du XIXe siècle, dans le cadre des vastes travaux entrepris par le baron Haussmann, les égouts modernes voient le jour, sous la direction d'Eugène Belgrand. Victor Hugo ne manque pas d'exprimer de nouveau son point de vue : "Aujourd'hui, l'égout est propre, froid, droit, correct. […] Il ressemble à un fournisseur devenu conseiller d'Etat. On y voit presque clair. La fange s'y comporte décemment." (citation également extraite du Dictionnaire et histoire de Paris) Quelques décennies plus tard, plus de deux mille kilomètres d'égouts parcoureront les sous-sols de la capitale. Jean Delorme présente ce réseau, ainsi que les différentes techniques d'assainissement des eaux usées, dans un documentaire intitulé Vers l'eau claire (1956).

Contre-courant
A contre-courant de cette image "propre" et "correcte", la Bièvre a été petit à petit privée de la clarté du soleil pour devenir une rivière souterraine qui ne suit plus son cours... mais celui des égouts. Jean-Daniel Pollet nous rappelle à son souvenir dans un court métrage précisément à Contre-courant (1991). Aujourd'hui, la Bièvre devrait être en partie dégagée.


Les catacombes
La "plus grande nécropole souterraine du monde" abrite les ossements de six millions de Parisiens, délogés à la fin du XVIIIe siècle des différents cimetières de la capitale, à la fois pour des raisons d'hygiène et de rentabilité économique. (Parmi eux, celui des Saints-Innocents, situé alors à l'emplacement actuel du Forum des Halles, fut remplacé par un marché.) En référence aux ossuaires de la Rome antique, l'immense excavation fut baptisée "catacombes".

Les catacombes ont depuis inspiré de nombreuses fictions et documentaires insolites, se déroulant souvent dans un Paris nocturne et mystérieux. Les gangsters (La nuit de Paris de Jean Kerchbron, 1969) et les noceurs s'y retrouvent (La teuf d'enfer de Patrice Cazes, avec Vincent Cassel, 1994), ainsi que les pères partis à la recherche de leurs enfants (Les gaspards de Pierre Tchernia, 1974 ; Réveillon chez Bob ! de Denys Granier-Deferre, 1984).

La mort hante aussi des Parisiens plus "sages" qui n'hésitent pas à faire visiter leur futur caveau funéraire (Le goûter de Josette de Gérard Frot-Coutaz, 1981, Prix spécial du jury festival de Grenoble 1983).


Le métro
Dernier né des réseaux souterrains de la capitale, le métro est aujourd'hui l'une des figures les plus emblématiques de Paris, dont se rappellent avec nostalgie les exilés (Le salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot, 1953). Son aménagement, réalisé presque exclusivement en sous-sol, est d'autant plus remarquable qu'il aurait pu être conçu en surface. Ce choix "visionnaire", selon Julian Pepinster (Atlas du Paris souterrain), impliqua une construction complexe, entre les galeries des carrières de pierre, des égouts, des catacombes, sans oublier la traversée de la Seine ou du canal Saint-Martin !

Barres
Roger-Henri Guerrand, l'un des premiers historiens à s'être intéressé au métro parisien, a consacré une étude à ce vaste réseau et aux films qu'il a inspirés. Une occasion de parcourir la capitale, à bord de films humoristiques (Barres de Luc Moullet, 1983), policiers (Le samouraï de Jean-Pierre Melville, 1967) ou poétiques (Les portes de la nuit de Marcel Carné, 1946). Des documentaires historiques (Métropolitain, un siècle de métro parisien de Jacques Tréfouel, 1999), techniques (Le métro sur pneu de M. Gast, R. J. Le Roy, J. Bacqué, 1957) ou de création (Métropolitaines de Jean Breschand, 1995), ainsi que des films expérimentaux (Terminus for you de Nicolas Rey, 1995), présentent également ce réseau tentaculaire.


Et aussi...
Les réseaux téléphoniques et pneumatiques, souvent installés dans les galeries des carrières et des égouts, n'ont pas autant fasciné les cinéastes. Ils ont toutefois inspiré une petite séquence cocasse de Baisers volés (1968) de François Truffaut, consacrée au trajet souterrain des plis pneumatiques. Un beau prétexte pour revoir ce film enchanteur...


Le souterrain-refuge
La vie animale
Faits comme des rats !
L'image du souterrain-refuge est vieille comme le monde, comme la grotte originelle : depuis longtemps, les sous-sols de la capitale abritent une population en marge qui cherchent à se cacher d'une vie urbaine trépidante. Les sous-sols grouillent ainsi de petites bêtes diverses, adaptées à l'obscurité, et dont la plupart pourrait peupler nos cauchemars. Des araignées, des escargots aquatiques et des crustacés y côtoient ainsi des papillons ou des chauves-souris. Les galeries du métro, chaudes et riches en détritus, attirent tout particulièrement les souris, les rats d'égouts (les fameux "gaspards")... et les grillons, grands amateurs de mégots de cigarettes !

Jean-Marie Barbe a partagé leur quotidien et en a tiré deux documentaires pleins de vie : Le grillon du métro (1988) et Faits comme des rats ! (1991).


Contrebandes
A côté de cette population inoffensive se retrouvent dans les souterrains de la capitale de bien dangereux malfaiteurs, d'autant plus effrayants qu'ils sont souvent insaisissables (Belphégor, troisième partie, de Henri Desfontaines, 1926 ; Le fantôme de l'opéra, deuxième partie, de Tony Richardson, 1990). On y complote (La folle de Chaillot de Bryan Forbes, 1969), assassine sans scrupule (Nuits rouges de Georges Franju, 1974) et organise d'étranges combats de coqs (S'en fout la mort de Claire Denis, 1990).

Cette face sombre du souterrain, où seraient transgressés sans vergogne tous les interdits, perdure aujourd'hui : le métro est considéré comme un lieu malfamé, peuplé de méchants trafiquants, vandales et tagueurs, sans compter tous les marginaux que beaucoup d'usagers préfèreraient éviter (Le minotaure de Raphaël Caussimon, 1989 ; La faune des sous-sols de Paris de Denis Vincenti et Jean-Claude Fontan, 1990 ; Métro parano ?, réalisation collective, 1990).


Résistances
Le souterrain est aussi le lieu où échapper aux dangers de la surface. Dès l'époque gallo-romaine, les caves parisiennes, souvent reliées entre elles, permettaient ainsi d'échapper aux incendies. Ensuite, pendant les périodes troubles de l'histoire, les souterrains ont offert des refuges et des passages secrets (Commencez la Révolution sans nous de Bud Yorkin, 1969). Après la Première Guerre mondiale, les Parisiens aménageront certaines de leurs galeries et de leurs caves, redoutant un nouveau conflit. Puis ce sera le tour des occupants : "les carrières sont [alors] consolidées et équipées pour de longs séjours souterrains, avec porte blindée, toilettes chimiques, installations électriques autonomes, couloirs de liaisons entre le Sénat, le lycée Montaigne, les rues Notre-Dame-des-Champs, Joseph Bara, de Vaugirard, Madame, Bonaparte, d'Assas"... (Dictionnaire et histoire de Paris, Alfred Feirro, Robert Laffont, collection Bouquins, 1996)

Le dernier métro
Analysant ces "souterrains de la Résistance", Michèle lagny remarque : "Prison libératrice, enfouissement aussi menaçant que protecteur, 'l'écho noir' du souterrain résonne dans la mémoire de la Résistance parce que l'on y reste émotionnellement piégé, même lorsqu'on en sort. [...] Le souterrain reste aussi ce lieu ludique où des adultes, imitant les enfants, cherchent à prendre le pouvoir. Dix ans après la guerre, en France, commence la démystification d'un cheminement obscur qui sert surtout à masquer la vérité. Dans La traversée de Paris (1956), débusquant les hypocrites, Gabin le faux prolo, qui ne manque pas de protections allemandes, dénonce indifféremment les riches goinfres, clients pour la viande de porc vendue au "marché noir", et les "salauds de pauvres" qui se laissent faire. Plus ambigu encore, au temps des films "rétros", l'abri en sous-sol devient l'accommodante "chambre secrète" qu'évoque Le dernier métro (1980) où, de sa cave, le metteur en scène Lucas Steiner manipule en fait toute la troupe du théâtre du "dessus".Souterrains moins abris qu'alibis, où résonne l'écho des mensonges de l'histoire ?" (Michèle Lagny, in La revue, Forum des images, janvier-février 2004)

Echo ou non des mensonges de l'histoire, le souterrain est devenu l'un des ultimes repaires où trouver un peu de chaleur, où survivre (La jetée de Chris Marker, 1963 ; Les habitants du tunnel de Philippe Baron, 1996 ; Sur les bancs du métro... des hommes de Catherine Plantrou, 1996).


Visa pour l'évasion
Le trou
Le souterrain est aussi une porte vers la liberté (La grande vadrouille de Gérard Oury, 1966), permettant de quitter son "trou" (Le trou de Jacques Becker, 1960).

Privés de la lumière du jour, les sous-sols sont enfin un visa pour le rêve, en témoignent La première nuit (1957) de Georges Franju, Le petit cirque de toutes les couleurs (1986) de Jacques-Rémi Girerd (le réalisateur de La prophétie des grenouilles), ou encore Le destin de Narcisse (1990) de Dominic Bachy.


Les cavernes des temps modernes
Aujourd'hui, Paris s'agrandit de toutes parts. Et si son expansion horizontale continue, ses sous-sols regorgent également de nouveaux espaces qui complexifient encore un peu plus la géographie de la ville souterraine. Après les carrières, les égouts et le métro, véritables artères urbaines, Paris s'est offert à la fin des années 1970, avec le Forum des Halles, un ventre (presque) neuf, à l'emplacement même des anciennes halles surnommées d'ailleurs le "ventre de Paris". Menaçant (La haine de Mathieu Kassovitz, 1995) mais incontournable, ce ventre tout en profondeur engloutit chaque jour des milliers de Parisiens.

Des parkings (Concessions à perpétuité de Patrick Rebeaud, 1997 ; Diva de Jean-Jacques Beineix) et même des logements (Jean-Pierre Raynaud de Alain Vollerin, 1994) ont aussi été érigés dernièrement dans les sous-sols de la capitale. Antres des temps modernes, ce sont autant de variations autour du mythe de la grotte originelle : Paris alimente toujours l'imaginaire lié au souterrain...


Bibliographie
Atlas du Paris souterrain, Alain Clément et Gilles Thomas (dir.), Parigramme, 2001
Dictionnaire et histoire de Paris, Alfred Feirro, Robert Laffont, 1996, coll. Bouquins
En écho
Sur le site du Forum des images
Le métro, par Roger-Henri Guerrand

 

Le quartier des Halles, par René Prédal

 

Les toits de Paris, par Thierry Paquot

 

Le Paris de Louis Feuillade, par Alain Masson

 

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décembre 2003
mise à jour 26 novembre 2008

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