Les collections de films du Forum des images

Parcours

Le Paris de Chris Marker
par Bamchade Pourvali
P175
La Jetée
collection Paris Île-de-France
Si Chris Marker est un cinéaste-voyageur, Paris n’en occupe pas moins une place centrale dans son oeuvre. En 1955, Dimanche à Pékin commence par ces mots : "Rien n’est plus beau que Paris, sinon le souvenir de Paris". Cette introduction résume la place de la capitale dans les premiers courts métrages. Le souvenir de Paris est présent avant d’être au coeur de La jetée et du Joli Mai en 1962.


Paris 62
La Jetée
Sous-titré "photo-roman", La jetée est l’unique film de fiction de Chris Marker. Le court métrage raconte un voyage dans le temps de part et d’autre de la Troisième Guerre mondiale. Le titre renvoie à la grande jetée d’Orly. Un dimanche, un enfant est témoin de la mort d’un homme sous les yeux d’une femme. La guerre qui éclate couvre la tour Eiffel de nuées radioactives, l’Arc de triomphe est détruit, et le choeur d’une cathédrale se dresse dans les ruines. Trouvant refuge dans les souterrains de Chaillot, les survivants mènent des expériences sur des prisonniers. Parmi les cobayes, on trouve l’enfant - devenu adulte - de la jetée. Par le souvenir, il renoue avec le monde de son enfance et revoit la femme dont le visage l’avait frappé. Une idylle se noue entre eux au jardin des Plantes. Puis, le prisonnier fait la connaissance des hommes de l’avenir dans un Paris reconstruit. En voulant retrouver le monde de son enfance, il rencontre la mort. Ce film qui voyage dans le temps sans quitter Paris devient le centre de la filmographie de Chris Marker.

Tourné la même année, Le joli mai prend pour cadre Paris. En prologue, la voix d’Yves Montand s’interroge : "est-ce la plus belle ville du monde ?" Marker s’intéresse à la situation de la France après la guerre d’Algérie. Dans la première partie Prière sur la tour Eiffel (1), il rencontre des habitants en différents lieux de la capitale : le Sentier, la rue Mouffetard, les Champs-Elysées, la Bourse, mais aussi les HLM. Dans la seconde, Le retour de Fantômas, le ton se fait plus politique. On voit les chars devant l’Assemblée nationale, les funérailles des morts de la station Charonne, le témoignage d’un prêtre ouvrier, d’un étudiant noir, d’un jeune ingénieur algérien, de trois sœurs des beaux quartiers, et des prisonnières de la Roquette. Le film accorde une importance aux détails, mains et visages. La technique du cinéma direct est reprise avec From Chris to Christo qui s’intéresse à "l’empaquetage" du Pont-Neuf du 23 septembre au 6 octobre 1985. Marker saisit des bribes de conversations. Il aura à nouveau recours au cinéma direct pour Eclipse tourné au jardin des Plantes lors de l’éclipse totale du 11 août 1999. Mais la réalisation la plus importante de ces dernières années selon la méthode du cinéma vérité est Chats perchés. En suivant "M. Chat", apparu sur les murs de la capitale, Marker rend hommage à l’art de la rue et revient sur les événements marquants du début du 21e siècle : le 11 septembre 2001 à New-York, le 21 avril 2002 en France, ainsi que la guerre en Irak. C’est dans le métro parisien que ce font entendre les bombardements sur Bagdad. La promenade de Marker peut rappeler Les dites cariatides d’Agnès Varda, mais sur un mode plus politique et actuel.

(1) A l'origine, le métrage du Joli mai était beaucoup plus important que celui que nous connaissons. Jouer à Paris de Catherine Varlin permet d'avoir un aperçu des scènes non retenues.


Paris insurgé
Bande annonce du film
En 1967, Chris Marker s’engage dans une période militante. Il filme les ouvriers de la Rhodiaceta à Besançon dans A bientôt, j’espère et crée SLON (2) à l’origine de Loin du Vietnam. Après 68, il lance l’idée des Cinétracts qui rassemblent différents cinéastes dont Alain Resnais et Jean-Luc Godard. Puis, au sein de SLON, il imagine un magazine de contre-information On vous parle de..., suivi du nom d’une capitale, dont le numéro 5 est consacré à Paris, à travers le portrait de François Maspéro sous-titré Les mots ont un sens. L’éditeur est montré au Quartier latin où il dirige la librairie La joie de lire , rue Saint Séverin. C’est aux éditions François Maspéro qu’est publiée en 1978 la bande-son du Fond de l’air est rouge.

L’événement qui conduit Chris Marker a réaliser ce second long métrage est le coup d’Etat au Chili d’Augusto Pinochet contre Salvador Allende le 11 septembre 1973. Après avoir écrit le commentaire de La spirale qui dénonce l’implication américaine dans l’événement, Marker réalise La solitude du chanteur de fond qui s’intéresse à la préparation du récital donné par Yves Montand en faveur des réfugiés chiliens le 14 avril 1974 à l’Olympia, et L’ambassade qui met en scène un coup d’Etat dans un pays dont on ignore le nom jusqu’au plan final parisien sur la tour Eiffel. Comme Le joli Mai, Le fond de l’air est rouge comprend deux parties, Les mains fragiles et Les mains coupées, et couvre la décennie de 1967 à 1977. Après une première version de quatre heures sortie en 1978, le cinéaste propose en 1988 une version internationale de trois heures puis, dix ans plus tard, une seconde de la même durée, Le fond de l'air est rouge, révision 1997. Un épilogue dit par Jean-Claude Dauphin est ajouté en 1993.

Ce post-scriptum est contemporain du Tombeau d’Alexandre qui retrace la vie d’Alexandre Ivanovitch Medvedkine. On sait que c’est ce nom que l’auteur d’A bientôt, j’espère suggéra aux groupes de cinéastes ouvriers qui se formèrent autour de 1968 à Besançon et à Sochaux. Le premier film de Marker consacré à Medvedkine est Le train en marche tourné dans un wagon du dépôt de Noisy-le-Sec en 1971, et dont des extraits sont repris dans Le tombeau d’Alexandre en 1993. Ce court métrage servit d’introduction à la sortie française du Bonheur à l’occasion de Noël 71. Dans Le tombeau d’Alexandre, on voit les murs de Paris couverts d’affiches annonçant la sortie du Bonheur. Le portrait de Medvedkine est dédié à Jacques Ledoux, fondateur de la Cinémathèque Royale de Bruxelles. On voit son image à travers une photographie de La jetée où il interprétait le rôle du savant du camp souterrain. Dans la série Cinéastes de notre temps, Marker consacra un autre film à un cinéaste soviétique : Andrei Tarkovski, auteur du Sacrifice dont le cinéaste français avait suivi une partie du tournage en Suède. Marker y filme la dernière année de la vie de Tarkovski avec sa femme et son fils à Paris.

(2) Sigle qui signifie "éléphant" en russe et qui tient lieu d'acronyme à la Société de Lancement des Oeuvres Nouvelles. En 1974, Slon devient Iskra : Image Son Kinétoscope Réalisation Audiovisuelle, mot qui en russe signifie "étincelle".


Paris d'ailleurs
Avec Sans soleil, Chris Marker retourne aux films de voyage. Ce troisième long métrage est un "remake" de La jetée auquel il est fait référence à deux reprises à travers le bar La jetée à Tokyo où est reprise la musique du court métrage de 1962 et au jardin des Plantes où on retrouve la coupe de séquoia couverte de dates historiques, mais en couleur et dans un mouvement de caméra. Entre l’Afrique et le Japon, Marker pose sa caméra en Ile-de-France et plus particulièrement au Château Sauvage à Emancé près de Rambouillet dont la réserve zoologique comprend des émeus, véritables figures tutélaires de Sans soleil. Commandé par la CFDT pour célébrer le premier siècle du syndicalisme, 2084 poursuit Le fond de l’air est rouge tout en s’inscrivant dans les années 1980. Le titre est un renvoi à 1984 de George Orwell. Marker imagine les différentes options possibles pour le bicentenaire du syndicalisme le 29 mars 2084 à travers trois couleurs : noire, grise ou bleue.

Le film qui clôt l’oeuvre de voyage est Level 5, une suite libre de Sans soleil, qui s’intéresse à la bataille d’Okinawa, la dernière de la guerre du Pacifique. Interprétée par Catherine Belkhodja, Laura est montrée à Paris et au Château Sauvage.


Images d'enfance
Mémoires pour Simone
Dans Mémoires pour Simone, Chris Marker revient sur les lieux de son adolescence pour un hommage à Simone Signoret. Le futur réalisateur et la future comédienne se rencontrèrent en 1936 alors qu’ils étaient élèves au lycée Pasteur et au Cours Secondaire de Neuilly. "Le Cours Secondaire et le lycée Pasteur, c’était presque le même établissement", souligne Simone Signoret dans La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Un groupe d’amis se forme à la sortie des cours : "dans cette bande de garçon et de filles, il y avait Chris Marker, déjà", remarque Signoret. Tout au long du film, François Périer lit des passages de La nostalgie n’est plus ce qu’elle était.

Parmi les courts métrages auxquels contribua Marker dans les années 1950, on trouve Django Reinhardt de Paul Paviot. Dans La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, Signoret se souvient des centres d’intérêt des jeunes gens des années 1930, notamment le Hot Club : "A la maison de la Chimie se donnaient les premiers concerts avec Django", dit-elle. Parmi les collaborations de ces dernières années, on trouve Le souvenir d’un avenir coréalisé avec Yannick Bellon, d’après les archives photographiques de Denise Bellon. Le film porte une dédicace : "Pour Claude et pour Loleh". Il s’agit de Claude Roy et Loleh Bellon. C’est grâce au premier que Marker réalisa Dimanche à Pékin et c’est à un quatrain de celui-ci qu’est emprunté le titre du film : Parti pour ne plus revenir / Et n’étant plus que pour moi-même / Le souvenir d’un avenir / Qui s’était cru d’espèce humaine . Quant à Loleh Bellon, comédienne et sœur de la coréalisatrice, Yannick Bellon, elle fut la compagne de Claude Roy. Le film s’ouvre et se clôt par les deux expositions surréalistes de 1938 et 1947.

En évoquant ce milieu du XXe siècle en 1999, Marker semble compléter Paris 1900 de Nicole Védrès, un film sur lequel Yannick Bellon était assistante monteuse et Alain Resnais assistant réalisateur. Si Paris occupe une place importante dans l’œuvre de Marker, c’est grâce à ce film, cité aussi bien dans Le joli Mai que dans Level 5 et dont toute la filmographie de Marker est une prolongation, jusqu’à imaginer un Paris futur.


Filmographie sélective
de Chris Marker et Pierre Lhomme
documentaire, 1962, noir et blanc, 2h37min
de Chris Marker
fiction, 1963, noir et blanc, 27min
de Chris Marker et Collectif SLON
documentaire, 1970, noir et blanc, 19min
La solitude du chanteur de fond
de Chris Marker
documentaire, 1974, couleur, 1h
publicité, 1977, couleur, 4min5s
de Chris Marker
documentaire, 1984, couleur, 10min
de Chris Marker
documentaire, 1985, couleur, 24min
de Chris Marker
1986, couleur, 1h01min
de Chris Marker
documentaire, 1997, couleur, 3h
de Chris Marker
documentaire, 1999, couleur, 8min
de Yannick Bellon et Chris Marker
documentaire, 2001, noir et blanc, 42min
de Chris Marker
documentaire, 2004, couleur, 59min
Bibliographie
Chris Marker, Bamchade Pourvali, Cahiers du cinéma, 2003, coll. Les petits cahiers
"Recherches sur Chris Marker", Sous la direction de Philippe Dubois, in Théorème, n°6, 2002
Chris Marker, écrivain multimédia ou Voyage à travers les médias, Guy Gauthier, L'Harmattan, 2001
Bamchade Pourvali
Bamchade Pourvali est l'auteur de Chris Marker (Cahiers du cinéma, 2003), Godard neuf zéro (Séguier, 2006) et Wong Kar-wai (Amandier, 2007)
21 novembre 2008

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