Les collections de films du Forum des images

Parcours

Le tour de Paris en 365 rues
P180
Rue des partants de Gilles Dinnematin
collection Paris Île-de-France
A la fois espace de circulation, lieu de commerce et de manifestation publique, repérage dans la ville avec la numérotation des immeubles, la rue est, par définition, l’espace commun des habitants d’une ville. Elle garde aussi en mémoire la trace de l’histoire de Paris et de ses habitants. Aujourd’hui, les rues de la ville semblent avoir chacune leur rôle à jouer : voie rapide, rue piétonne, mail et autre coulée verte sont dédiées à des fonctions bien précises, la circulation, la consommation ou la promenade. Et puis, il y a les autres, cachées, urbaines et calmes, inclassables. Le cinéma garde en mémoire toutes ces rues vivantes, arpentées par les acteurs de la ville…


Nommer et numéroter
Jusqu’au début du XVIIIe siècle, date à laquelle apparaît la première ébauche de numérotation des rues, les ruelles étroites fourmillaient d’enseignes en tous genres pour aider le piéton à se repérer, comme le rappelle A l'enseigne de l'ours de Robert Destanque. Tirant son origine d’un nom de profession exercée dans la rue, de la présence d’un lieu de culte ou de sa réputation comme la rue de Maudétour - mauvais détour - , ou la rue du Petit-Musc (anciennement rue de la Pute-y-Muce), le nom de rue peut également désigner une caractéristique de la rue elle-même, comme la rue Traversière ou la rue Pavée qui furent nombreuses à porter le même nom à une époque.

La numérotation puis l’appellation des rues s’étant rationalisées au fil du temps, seuls les tracés et les noms nous rappellent aujourd’hui un pan de l’histoire parisienne. Ainsi, des îlots entiers d’habitations ont disparu quand le tracé des voies publiques subsiste encore, portant des noms qui nous rappellent le vieux Paris. Les rues des faubourgs Saint-Martin ou Saint-Denis portent l’empreinte du développement de la capitale en dehors des bornes bien définies (faubourg signifie en dehors du bourg). Le quai de la Mégisserie (1er), aujourd’hui spécialisé dans la vente des plantes et animaux, et dont les poules réveillent tous les matins l’un des personnages de Grand Bonheur d’Hervé Le Roux, porte en mémoire dans son nom l’existence des métiers de la tannerie exercés à cet endroit.

La dénomination des rues a pris un sens autrement plus symbolique aujourd’hui. On peut aisément le constater lors des poses de plaques, comme en témoigne la très récente inauguration de la place de la Commune de Paris dans le quartier de la Butte aux Cailles (13e) que l’on voit dans Opus 53 Renaud Gagneux de Marie-Dominique Dhelsing. Les plaques commémoratives, apposées dans les rues, jouent aussi ce rôle de mémoire en rappellant notamment les tristes épisodes de la Seconde Guerre mondiale (Paris Fantômes de Ruth Zylberman, Secret d'expéditions isolées dans la profondeur du souvenir de Simone Boruchowicz).


Assainir et circuler
La noirceur du Paris des bas-fonds dépeint dans Les mystères de Paris d’Eugène Sue (porté à l’écran par Jacques de Baroncelli) ne relève pas du mythe. Paris était malsain, et les ruelles tortueuses et insalubres. Exploitant le caractère fantastique des rues sombres éclairées par un réverbère fantomatique, Robert Florey peut se permettre d’imaginer un décor inquétant inspiré de l’expressionnisme allemand avec Double assassinat dans la rue Morgue.

A partir du Second Empire, comme l’explique brillamment Paris, roman d’une ville de Stan Neumann, sous la houlette de l’historien François Loyer, les travaux d’Haussmann, en imposant un alignement des facades sur la voie publique, élargissent progressivement la rue et apportent plus de lumière et de salubrité aux habitations. La percée radicale de différentes artères dans la capitale est également une solution pour assainir la ville. Ces élargissements de la chaussée sont illustrés avec clarté dans Paris bouge-t-il ?, grâce aux trucages de l’animation par Madeleine Caillard. Mais la rue droite, on le sait, n’était pas qu’un simple vecteur d’assainissement, elle assurait aussi une meilleure efficacité des éventuelles interventions des forces de l’ordre pour combattre les insurrections populaires. N’oublions pas que la Révolution de 1830 est encore présente dans les esprits et dans les livres. Il suffit de penser aux différentes versions des Misérables de Victor Hugo portées à l’écran.

Il n’en reste pas moins que ces grands boulevards deviennent au début du XXe siècle, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, un lieu de promenade, de spectacle et de flânerie. On peut citer deux magnifiques documentaires : Paris express par Marcel Duhamel et les frères Prévert en 1928, ainsi que Les grands boulevards de Raymond Barkan, émouvant document amateur des années 1950. Ces larges artères sont pratiques tant pour la promenade que pour la circulation automobile. Par ailleurs, soulignons que cette dernière va considérablement modifier l’aspect des rues de la capitale (comme l’évoque le montage d’archives Gaumont de 1920 à 1950 à propos de La circulation parisienne )


La rue vivante
Les travaux d’Haussmann dont l’achèvement perdure encore au début du XXe siècle ont modifié l’image des rues populaires, construites désormais de part et d’autre par des immeubles dits « de rapport ». La percée des boulevards haussmaniens a vu refluer vers d’autres quartiers sa population la moins fortunée, reléguée dans les quartiers plus populaires, souvent à l’est de la ville, ou sur les zones de fortification comme l’illustre le célèbre documentaire La zone de Georges Lacombe. C’est aussi l’époque où les détails pittoresques du Paris populaire inspirent les cinéastes. D’abord les auteurs du cinéma d’avant-garde comme Alberto Cavalcanti qui, avec son film Rien que les heures, explore les quartiers populaires, et notamment les bas-fonds de la ville. Son regard s’inscrit dans ce courant des visions urbaines expérimentales partagé par Walter Ruttman ou Dziga Vertov, ou bien encore Dimitri Kirsanoff avec son Ménilmontant.

Dans les années 1930, ce sera le tour du cinéma dit réaliste poétique qui, avec Dans les rues de Victor Trivas, Quatorze Juillet de René Clair ou La chienne de Jean Renoir, se fait nostalgique des ruelles bon enfant, dans lesquelles des groupes de chanteurs des rues existent encore, où les concierges s’interpellent et les habitants se parlent d’une fenêtre à l’autre. Pour le cinéma dit réaliste, jusqu’à l’arrivée de la Nouvelle Vague, la présence des enfants jouant sur la chaussée est un élément de description d’un Paris encore populaire. Citons Un gosse de la butte de Maurice Delbez, Nous les gosses de Louis Daquin et bien évidemment Le ballon rouge d’Albert Lamorisse.

Cette rue vivante, arpentée par les enfants en liberté que l’on voit encore dans Mon oncle de Jacques Tati, disparaît peu à peu dans le cinéma parisien récent. Dans les années 1970, un documentaire réalisé par Bertrand Desormeaux, réalisateur et Philippe Bonnin, urbaniste et ethnologue, Pascal deuxième étage au fond de la cour, montre comment un enfant s’invente des passages entre les immeubles, profitant de l’absence des digicodes de l‘époque pour circuler à sa façon d’une rue à l’autre. Une époque révolue… On peut imaginer que les espaces de circulation au pied des cités de banlieue remplissent cette fonction de déambulation et d’errance urbaine propre à l’enfance et l’adolescence (citons par exemple Petits frères de Jacques Doillon).


Pavés et trottoirs
"Faire le trottoir", "fille des rues", "se retrouver à la rue", les expressions ne manquent pas pour désigner celle (celui) qui vit de la rue ou dans la rue : prostituées, sans famille, sans logis. Pour celui qui observe la ville, même si l’époque d'Irma la douce (Billy Wilder, 1963) et des gavroches a bien changé, les habitants marginaux des rues existent toujours. Sans doute, ces déshérités se cachent-ils davantage dans les replis de la ville, ces rues couvertes que sont les tunnels (Les habitants du tunnel de Philippe Baron) ou les pourtours du périphérique, à l’emplacement de l’ancienne zone (Porte de Bagnolet de Pierre Zucca), mais ils sont bien présents. Pour les protéger et marquer leur présence, Médecins du Monde a distribué, un peu partout dans la ville durant l’hiver 2005-06, des tentes, comme des petits bidonvilles portables. Il en est de même pour le vieux métier du monde. Devant le durcissement des lois concernant les prostitués, ces hommes et femmes font de moins en moins partie des personnages familiers de la rue parisienne et sont réfugiés dans les bois (J’embrasse pas d’André Téchiné), les boulevards extérieurs et le périphérique (Putain de reconversion de Sophie Roland-Verdeil), les lieux de seconde zone (Select hôtel de Laurent Bouhnik).


Le poing levé
Battre le pavé est le privilège de tous ceux qui travaillent dans la rue, mais aussi de ceux qui l’envahissent afin de faire entendre leurs voix, c’est-à-dire les manifestants. Ce sont les actualités cinématographiques qui, avant les années 1930, rapportent les premières images des manifestations des rues de Paris, tout en privilégiant les commémorations et les rassemblements officiels, au détriment des manifestations protestataires qui trouveront leur place dans d’autres sources audiovisuelles. Citons, dans les années 1920, la célèbre manifestation de soutien aux anarchistes italiens immigrés aux Etats-Unis, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti (Paris in the 1920's, réalisation anonyme), ou bien encore la répression d’une grève des cheminots (Paris 09-31, de Jocelyne Leclercq).

Le compte-rendu des manifestations parisiennes se modifiera à partir de 1934 dans les actualités qui, tout en les illustrant davantage, figent dans un discours les manifestations publiques. Selon l’historienne Danielle Tartakowsky, "ces images, surtout pendant l’entre-deux guerre, rappellent que la rue est demeurée un espace très populaire, intriquant piétons et voitures. Elles permettent ainsi d’évaluer plus justement la portée de cette forme d’investissement de l’espace public qu’est la manifestation" ; en le rapportant aux usages alors convenus de la rue.

Le traitement de Mai 68, quasi exhaustif dans la collection du Forum des images, donne lieu à de nombreux témoignages tant professionnels qu’amateurs. Plus récemment, le traitement visuel des manifestations s’exprime par le journal télévisé (Manifestation du 24 juin 1984 en faveur de l'école privée J.T A2), mais aussi, de plus en plus, par des productions indépendantes, militantes et personnelles. Citons Joseph Morder (Les manifestations du 1er mai des Archives Morlock, Michael Hoare (Douze ans d’images du DAL), Romain Goupil (Une pure coïncidence), etc.


La rue de la Nouvelle Vague
Tournant le dos aux tournages en studios, les cinéastes de la Nouvelle Vague sont allés chercher le mouvement et la vérité dans la ville. Un peu à la façon dont les opérateurs Lumière plantaient leur caméra sur le premier tapis roulant (La plate-forme mobile), le cinéma de cette période redécouvre le travelling, et nous en offre quelques-uns de ses plus beaux exemplaires. Citons notamment celui qui suit les deux jeunes filles sur les Grands Boulevards dans Adieu Philippine de Jacques Rozier, ou encore celui, plus amer, dans Le signe du lion d’Eric Rohmer qui élabore un parcours minutieux entre Paris et la banlieue. Comme l’explique Jean Douchet, pour ces jeunes gens de la Nouvelle Vague, la rue reste un espace de rencontres et de déambulation. Pas de destin, ni de réalisme poétique.

Dans Cléo de 5 à 7, ou dans Les 400 coups, les rues de Paris sont filmées avec leurs détails de la vie quotidienne (parfois crus comme l’avaleur de grenouille dans Cléo) qui n’échappent pas à l’œil acéré de ces amoureux de Paris que sont Agnès Varda et François Truffaut. Pas de rues prédestinées donc, mais des errances. Citons le sketche de Jean-Luc Godard Montparnasse et Levallois dans la série Paris vu par..., la rencontre sur les Champs-Elysées dans A bout de souffle de Jean-Luc Godard, les déambulations d’Anna Karina dans Vivre sa vie de Jean-Luc Godard ou les rendez-vous fixés dans Paris nous appartient de Jacques Rivette.


Géographie sentimentale
La rue est aussi le chemin qui nous fait traverser la ville. Dessinant une géographie sentimentale, ces tracés peuvent se lire aussi comme nos lignes de vie. Dans une très belle séquence, le jeune héros de Boy meets girl de Léos carax note, sur un plan de Paris accroché au mur de sa chambre, les différentes dates importantes de son histoire personnelle. Georges Perec, dont l’œuvre n’a cessé de tisser des liens entre la ville, l’énumération et le souvenir, réussit fort bien à produire un discours entremêlant histoire urbaine et trajectoire individuelle avec le documentaire En remontant la rue Vilin de Robert Bober, ou bien encore avec Les lieux d’une fugue.

Prolongeant ce travail de mémoire, des films plus nostalgiques comme Rue des Partants de Gilles Dinnematin ou Métro Rambuteau de Marc Petitjean explorent la confrontation entre des souvenirs personnels et un urbanisme en transformation. Dans la fiction, Au pan coupé de Guy Gilles, ou encore Quelque part quelqu'un de Yannick Bellon, réunissent avec poésie les destins individuels de la ville détruite et reconstruite, dont les pans de murs recouverts de lambeaux de papier peint, ou les successions de fenêtres vides, rappellent aux personnages leurs propres déchirures intérieures. Plus récemment, la Chloé de Chacun cherche son chat de Cédric Klapisch, qui badigeonne les rues de son quartier avec une affichette mentionnant la perte de son chat, établit un lien fort entre la ville affectée par les expulsions et sa propre solitude sentimentale.


Filmographie
Fictions
Cette filmographie reprend l'ensemble des films cités dans ce parcours thématique évoquant la capitale.


La chienne
de Jean Renoir
avec Michel Simon
fiction, 1931, noir et blanc, 1h25min
Murders in the Rue Morgue (Double assassinat dans la rue Morgue)
de Robert Florey
avec Bela Lugosi
fiction, 1932, noir et blanc, 1h01min
Quatorze juillet
de René Clair
avec Annabella
fiction, 1932, noir et blanc, 1h31min
Dans les rues
de Victor Trivas
avec Michel Aumont
fiction, 1933, noir et blanc, 1h17min
Le ballon rouge
de Albert Lamorisse
fiction, 1956, couleur, 33min
Enfants des courants d'air
de Edouard Luntz
fiction, 1959, noir et blanc, 24min
Le signe du lion
de Eric Rohmer
avec Jess Hahn
fiction, 1959, noir et blanc, 1h39min
Cléo de 5 à 7
de Agnès Varda
avec Corinne Marchand
fiction, 1962, noir et blanc, 1h26min
Adieu Philippine
de Jacques Rozier
fiction, 1962, noir et blanc, 1h47min
Vivre sa vie
de Jean-Luc Godard
avec Anna Karina
fiction, 1962, noir et blanc, 1h20min
Un gosse de la butte
de Maurice Delbez
avec Madeleine Robinson
fiction, 1963, noir et blanc, 1h27min
Au pan coupé
de Guy Gilles
avec Macha Méril et Patrick Jouane
fiction, 1967, couleur, 1h08min
Quelque part quelqu'un
de Yannick Bellon
fiction, 1972, couleur, 1h40min
J'embrasse pas
de André Téchiné
fiction, 1991, couleur, 1h45min
Grand bonheur
de Hervé Le Roux
avec Benoît Régent
fiction, 1993, couleur, 2h39min
Select hôtel
de Laurent Bouhnik
avec Julie Gayet
fiction, 1996, couleur, 1h25min
Chacun cherche son chat
de Cédric Klapisch
fiction, 1996, couleur, 1h35min
Petits frères
de Jacques Doillon
fiction, 1998, couleur, 1h32min
Documentaires
Paris 09-31, série Paris impromptu
de Jocelyne Leclercq
documentaire, 1986, couleur, 27min
Paris in the 1920's
Réalisation anonyme
actualités, 1929, noir et blanc, 8min
La circulation parisienne
sélection Forum des images
1920-1950, muet, noir et blanc, 8min
Rien que les heures
de Alberto Cavalcanti
documentaire, 1926, muet, noir et blanc, 47min
La zone, Au pays des chiffonniers
de Georges Lacombe
documentaire, 1928, muet, noir et blanc, 28min
Paris express
de Marcel Duhamel, Jacques Prévert et Pierre Prévert
documentaire, 1928, muet, noir et blanc, 39min
Les grands boulevards
de Raymond Barkan
documentaire, 1951, noir et blanc, 13min
Pascal deuxième étage au fond de la cour
de Philippe Bonnin et Bertrand Desormeaux
documentaire, 1978, couleur, 25min
Les manifestations du 1er mai dans Paris, Vues par les Archives Morlock
réalisation collective
documentaire, 1984, muet, couleur, 49min
Paris bouge-t-il ?
de Madeleine Caillard
documentaire, 1989, couleur, 18min
Paris, roman d'une ville
de Stan Neumann
documentaire, 1991, noir et blanc, 49min
En remontant la rue Vilin
de Robert Bober
documentaire, 1992, couleur, 48min
Porte de Bagnolet, série Paysages
de Pierre Zucca
documentaire, 1993, couleur, 27min
Rue des Partants
de Gilles Dinnematin
documentaire, 1995, couleur, 52min
Douze ans d'images du DAL
de Michael Hoare
documentaire, 2002, couleur, 3h05min
Bibliographie
Les manifestations en France de 1918 à 1968, Danielle Tartakowsky, Publications de la Sorbonne, 1997
"Les manifestations de rues dans les actualités cinématographiques Eclair et Gaumont. 1918-1968 ", Danielle Tartakowsky, in Les cahiers de la cinémathèque, pp.25-32, 1997
En écho
Sur le site du Forum des images
Histoires de voisinage

 

Le Paris d'Haussmann, par Thierry Paquot

 

La Commune de Paris , par François Porcile

 

Le Paris de Victor Hugo, par Michel Serceau

 

Le Paris de la Nouvelle Vague, par Jean Douchet

 

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21 novembre 2008
mise à jour 27 novembre 2008

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