Les collections de films du Forum des images

Parcours

Le Paris de Charles Belmont
P231
Pour Clémence
collection Paris Île-de-France
Inclassable, Charles Belmont l’est sans doute. Ses films, souvent corrosifs, aiment mélanger les genres. Ils nous parlent de sujets pour beaucoup encore d’actualité, avec une forme toujours originale. Paris y apparaît comme une ville polymorphe, quelquefois surréaliste, désertée ou au contraire surpeuplée. Une ville "sombre et solaire", à l’image de son œuvre.


L’amour à mort
Charles Belmont est décédé le 15 mai 2011. Marie-France Pisier est morte quelques jours plus tôt dans des circonstances troubles. Elle incarne Alise, brunette aux cheveux courts, dans L’écume des jours, son premier long métrage dont la sortie fut stoppée net par les événements de mai 1968. Cette adaptation du livre de Boris Vian, tournée par un jeune cinéaste presque inconnu, réalise l’exploit de rendre la poésie de cet ouvrage (le "cœur" disait Jacques Prévert) à l’aide de grands acteurs, alors débutants. Sami Frey incarne Chick, collectionneur des œuvres de Jean-Sol Partre. Il est séduit immédiatement par Alise qui, elle aussi, vide les poubelles de son auteur préféré à la recherche de ses brouillons. Jacques Perrin est Colin, l’inventeur du pianococktail, et l’amoureux malheureux d’une jeune femme atteinte d’un mal étrange : un nénuphar pousse dans sa poitrine. La fleur hante tout ce film, tourné notamment à Paris. Une ville un peu étrange, recomposée, aux tonalités ocres. Une ville un peu vidée, marquée par la maladie. Le cancer, probablement.

Le cancer est au cœur de son deuxième film : Rak (1971). Trois années ont passé. Sami Frey a pris de l’assurance, ses cheveux ont poussé. Il est confronté au cancer de sa mère. Elle vient de Russie. Rak signifie cancer en russe. "Tu verras : ta vie sera merveilleuse, plus heureuse que jamais. Une reine. On te lira en russe les livres que tu aimes. Je t’offrirai les plats les plus fins. Je serai souvent près de toi. Et le soleil viendra tôt, cette année." Le fils, aimant, a décidé d’accompagner sa mère dans le cheminement de la maladie, persuadé que c’est par manque d’amour que le cancer s’est développé. Il a décidé, auprès d’elle et avec elle, de ne surtout pas oublier de vivre.

"C’est bien dans la lignée des grands poèmes lyriques, a écrit un critique dans Réforme, qu’il faut situer Rak. Même s’il est aussi satire, comédie, enquête, réquisitoire." Et c’est vrai que Rak est tout cela à la fois. Ce film évoque avec beaucoup de justesse, et une forme sans cesse mise à l’épreuve, l’essence même de la vie : la vie ne serait rien sans la conscience de la mort. Rak est un film dur. Sur le cancer et, indirectement, l’angoisse de la mort. Rak est aussi un film drôle, avec des scènes totalement décalées comme cette grand-messe à l’hôpital menée par un médecin-chef grotesque, suivi de tous ses sous-fifres, faisant le tour de ses patients comme un monsieur Loyal présenterait ses numéros au cirque. Rak, enfin, est un film engagé. Au sens noble du terme. Engagé d’un point de vue artistique. Mêlant les genres avec une grande aisance. Et engagé dans une forme de dénonciation, en rendant compte de l’hypocrisie de la société envers les plus faibles, en l’occurrence ses malades.

La fiction laisse place à plusieurs scènes quasi documentaires sur la France à l’aube des années soixante-dix. Lorsque l’extraction du charbon ruinait la santé de ses mineurs, à travers un mal alors répandu : la silicose. Lorsque les postes de télévision étaient en noir et blanc. Les passages piétons, cloutés. Parmi les petits commerces, il y avait encore des triperies. Et des cafés, bien sûr. Comme Maurice Ronet dans Le feu follet, le héros et sa mère s’y arrêtent regarder la vie qui ne s’arrête pas. Ils ne sont pas à Saint-Germain-des-Prés, mais sur les Champs-Elysées. Les passants passent, avec une espèce de résignation sur leur visage. Ils ont une trogne à la place de leur regard. Une tristesse à l’image de ce cancer qui dévaste sa mère.


Histoires d’un tapage
Pour les Rita Mitsouko, une dizaine d’années plus tard, les histoires d’A seront des histoires d’amour. En 1973, il y est question d’un mot tabou : A comme avortement. A l’époque, le climat est tendu en France et dans sa capitale. "Le médecin est un flic, un censeur." Il va falloir faire bouger les choses pour que la contraception soit pleinement autorisée. Certaines jeunes femmes ignorent comment on fait des gosses. A dix-huit ans, elles tombent enceinte. Elles sont nombreuses à chercher, ensuite, à avorter dans la clandestinité. Et à y laisser parfois leur vie.

Histoires d’A, réalisé avec Marielle Issartel, fait le point sur les luttes en faveur de la contraception et de l’avortement libres, n’hésite pas à filmer dans une scène didactique et dédramatisante un avortement selon la technique dite "par aspiration", et donne longuement la parole à des jeunes femmes, médecins et employés du planning familial. Comme cette femme, déjà mère de trois enfants, qui décide de se faire avorter. La caméra, attentive, écoute le récit du médecin lui expliquant, sans fausse pudeur, comment il va procéder. Rien n’est caché, tout est dit. Puis tout est montré de cet avortement. Histoires d’A se permet, aussi, de l’humour dans une séquence décalée sur la "femme-objet". Une grande liberté de ton et de forme caractérise ce film militant qui fera un énorme tapage : malgré les interdictions, 500 000 spectateurs pourront le voir.

Paris, cette fois-ci, n’est plus du tout désert. Au contraire. Les jeunes descendent par centaines dans la rue pour manifester. Ils se retrouvent, également, dans différents lieux de la capitale. Comme au congrès du planning familial. Et à proximité du jardin des Plantes, des femmes enceintes se réunissent, avec l’espoir de trouver une solution pour avorter dans de bonnes conditions.

"Histoires d’A, écrit Hélène Fleckinger, constitue une référence jusqu’à aujourd’hui. Si ce film se révèle exemplaire à plus d’un titre (diffusion exceptionnelle, impact politique, qualité esthétique…), c’est notamment par son articulation à la conjoncture, qui en fait un modèle de réussite du point de vue de l’efficacité militante, pour une fois rendue visible et lisible, même si toujours non quantifiable. L’intuition de Serge Daney est à cet égard saisissante : ‘Histoires d’A’ (1973). Film interdit. Pour la première fois un film rend compte au bon moment d’un phénomène important (la lutte des femmes pour la libre disposition de leur corps, pour le droit d’interrompre leur grossesse). La conjoncture crée le film, l’interdiction du film crée un public, le public doit s’organiser politiquement pour voir le film, le film crée la conjoncture. Et ses auteurs (Charles Belmont et Marielle Issartel) ? Avec vaillance, ils portent leur film comme le brûlot qu’il est. " ( "Histoires d’A et la censure : un moment de la lutte pour la libération de l’avortement", in "Mai 68 : tactiques politiques et esthétiques du documentaire", La Revue Documentaires, n°22-23, 2010)


Eclairer la nuit
Les années soixante-dix sont aussi des années de crise. Le choc pétrolier fait des ravages partout dans le monde. Les licenciements économiques se multiplient. Paris n’est pas épargné. Charles Belmont a choisi de nouveau la fiction pour évoquer, comme une toile de fond, ce contexte tendu. Pour Clémence démarre notamment par ces paroles : "Il ne faut pas dramatiser la situation de crise dans laquelle nous nous trouvons". Nous ne sommes pas en 2012, mais en 1976. Ce n’est pas un ouvrier, mais un ingénieur dans l’aéronautique qui rejoint, un 29 février, les rangs de l’Agence nationale pour l’emploi. Il a refusé, volontairement, une mutation en province. Il sera donc licencié. Et, probablement, presque heureux de l’être.

La famille se recompose autour de cette nouvelle donne. Pendant ce temps libre inespéré, Michel (Jean Crubelier) prend le temps de s’occuper de Clémence, sa petite fille. Il fait le ménage. Il cuisine, beaucoup. Il cherche à trouver une autre façon de vivre. Il redécouvre ses désirs, il redécouvre le temps. Un nouveau projet de vie se présente à lui. Un peu, finalement, comme Sami Frey dans Rak. Les deux acteurs ont d’ailleurs une ressemblance physique presque troublante.

Le projet des deux scénaristes fut de montrer comment le travail balise le temps et la ville. Lorsque le travail fait défaut, la ville peut devenir vertigineuse. Elle n’est pas toujours accueillante pour ceux qu’on "empêche de travailler". Paris est ainsi filmé à plusieurs reprises de nuit. Une ville rosée, illuminée par des néons. Philippe Rousselot, le futur chef opérateur de Diva, est chargé de la photo, comme il l’était déjà sur Histoires d’A. Il a cherché, avec Charles Belmont, à faire ressortir l’ombre de la nuit. Le résultat est assez saisissant.


Le "complexe du homard"
La crise est passée, trente ans plus tard. La suivante n’est pas encore annoncée. Charles Belmont, qui a débuté dans les années soixante comme acteur chez Claude Chabrol ou Jean-Pierre Mocky, fait tourner cette fois-ci sa fille, Salomé Blechmans. Qui de nous deux ? (2005) raconte son "complexe du homard" : sa première peau s’enlève doucement, comme une mue inéluctable. Le film suit pas à pas la progression du journal intime de son héroïne : ce journal a été imaginé par sa jeune actrice, devenue co-scénariste du film. L’adolescence y est filmée dans sa dualité, navigant entre un âge caricatural et des aspirations d’adultes. Le film rappelle, quelque part, "les fulgurances de Bonjour tristesse, la justesse de Diabolo Menthe, ou l’âpreté de Larry Clarck" (Elle).

Qui de nous deux ? démarre avec l’arrivée de Bethsabée, dite Bébé, dans le lycée Claude Monet, situé dans le 13e arrondissement. Ses relations avec sa mère, artiste plasticienne qui a eu sa période "photographies d’os de poulet" ( "on a mangé du poulet pendant six mois", confie-t-elle au tout début du film), les cours (barbants), les copains et copines, les flirts, rien n’est oublié des tourments de cette jeunesse aux joues encore pouponnes. Le film est structuré par les trajets de son héroïne, matin et soir, dans le bus 62, qui l’amène de son appartement à son lycée, du 14e au 13e. Deux arrondissements très présents dans ce film. Le soir, il lui arrive de sortir en boîte de nuit sur une péniche, où l’aventure tourne malheureusement mal. Le long de la Seine, il arrive aussi que l’aventure tourne bien. Paris est légèrement bleuté, autour de son fleuve, où l’attend l’amour. Sans doute un amour de jeunesse.

Il y a, ainsi, de la tendresse et de l’amour dans le Paris de Charles Belmont. Il y a de la joie. De la souffrance, aussi. Paris y est une ville "sombre et solaire", à l’image de son œuvre.


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7 mai 2012

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