Les collections de films du Forum des images

Parcours

Le Paris de Juliet Berto
P245
Cinématon n°441 - Juliet Berto
collection Paris Île-de-France
Actrice emblématique de la Nouvelle Vague, Juliet Berto se fit un nom à Paris grâce à de fructueuses collaborations avec Jean-Luc Godard et Jacques Rivette. C’est à nouveau Paris qu’elle choisit pour tourner son premier film, coréalisé avec Jean-Henri Roger, avec pour principal décor son propre quartier : Pigalle.


Les débuts à Paris
Paris voit naître l’actrice Juliet Berto devant la caméra de Jean-Luc Godard. Originaire de Grenoble, la jeune femme brune, aux lèvres pulpeuses, à l’énergie folle malgré sa frêle silhouette, est vite repérée par le cinéaste, qui lui confie des petits rôles dans ses films parisiens : Deux ou trois choses que je sais d’elle (1966) et Week-end (1967).

La Chinoise
Elle obtient un rôle plus conséquent dans La Chinoise (1967) où, en jeune fille de province, elle débarque dans l’appartement qui abrite un groupe d’étudiants avide de pensées marxistes-léninistes. Godard est le premier à révéler le goût inimitable de Juliet pour le jeu lorsque son personnage Yvonne, pour les besoins de la satire, se déguise en Vietnamienne martyrisée par les tirs américains. La même année, elle se transforme en vampire pour Claude Miller et son premier court métrage Juliet dans Paris (1967).

Sa jeunesse et sa fraîcheur la distinguent dans Slogan (1969) de Pierre Grimblat, où elle joue l'assistante dévouée d’un réalisateur de films publicitaires aux côtés du couple Gainsbourg-Birkin. Son allure soignée et moderne en font déjà une vraie Parisienne.


La flâneuse des bistrots
Out1 spectre
En 1970, vient la première collaboration avec Jacques Rivette dans Out 1 : Noli me tangere (et sa version raccourcie Out 1 : Spectre, en 1971). Juliet devient Frédérique. Elle déambule de café en café, de bistrot en bistrot pour fumer, siroter des verres de lait tout en flirtant avec des clients… pour discrètement leur dérober de l’argent !

Rivette se sert de lieux réels et communs de la capitale pour créer un Paris fantastique où se forme un étrange complot. La dualité de la ville se lit dans la dualité de Frédérique, mise à jour dans cette célèbre scène où Rivette filme son héroïne tenir une conversation avec un client de café dans le reflet d’un miroir. Dualité géographique encore, lorsque Frédérique délaisse la rue et ses bistrots pour remonter dans son logis haut perché et sa vue sur les toits de Paris.


La joueuse
Camille ou la comédie catastrophique
Espiègle et taquine, dans Camille et la comédie catastrophique (1971), Juliet Berto se prête au monde décalé et surréaliste proposé par Claude Miller. Elle y séduit deux nigauds, qui désertent leur champ de manœuvres pour sa beauté. Sujet très sérieux pour les deux soldats, la séduction n’est qu’un jeu pour la sensuelle Camille. Miller convie une galerie de personnages loufoques dans ce court métrage, auquel Juliet Berto apporte sa grâce et son sens de l’humour.

C’est Rivette qui captera le mieux à l’écran la capacité de Juliet Berto à jouer : à jouer le jeu, à jouer comme un enfant, c’est-à-dire en y croyant pleinement, en y investissant la totalité de son être. Dans Céline et Julie vont en bateau (1974), la voilà qui marche précipitamment dans le square Saint-Vincent (18e), laissant tomber derrière elle divers objets farfelus, comme le lapin blanc d’Alice au pays des merveilles. Julie attire ainsi Céline (Dominique Labourier) dans son jeu, sillonne la rue du Calvaire, emprunte le funiculaire de la butte Montmartre…

En plus d’en être l’actrice principale, Juliet Berto est également scénariste du film. "L’histoire de Céline et Julie n’était pas écrite", affirme Rivette. "Le monologue de Juliet sous la douche a été entièrement écrit par elle la veille du tournage." Monologue célèbre dans lequel Juliet Berto pratique le jeu sous toutes ses coutures : celui du corps, des mots, de l’invention d’histoires rocambolesques. Histoires fantastiques qui finiront par prendre corps dans une rue de Paris imaginaire et imaginée, la rue Nadir-aux-Pommes, où se trouve une mystérieuse maison hantée. Dans le documentaire de Delphine Seyrig Sois belle et tais-toi (1976), l’actrice sera reconnaissante à Rivette de lui avoir permis de créer pleinement son personnage et de ne lui avoir imposé aucune limite.

Le Cinématon n°441 de Gérard Courant confirme ce portrait de Juliet en joueuse. Courant se concentre sur le visage de l’actrice, qui se montre taquine avec la caméra. Equipée d’un tissu blanc, elle se cache pour mieux se révéler, se couvre le bas du visage, les yeux, puis la tête. Ses yeux pétillent du jeu qu’elle instaure avec celui qui la filme. Et lorsqu’elle s’expose, la mélancolie apparaît sur son visage silencieux, ajoutant ainsi une strate de complexité.


Paris obscur
Erica Minor
Paris devient mélancolique, triste et agressif sous la caméra de Bertrand Van Effenterre. Claude, le personnage de Juliet Berto dans Erica Minor (1974), a cherché à quitter Paris avec sa petite fille. Mais une grossesse non désirée la force à revenir dans la capitale, chez son amie Anne (Brigitte Fossey), pour subir un avortement illégal. Muette à son arrivée à la gare Montparnasse, on n’entendra rien de plus que ses gémissements dans l’appartement parisien où elle subit l’intervention. Sa tristesse la suivra hors de la ville, où la mort surgit à nouveau en frappant le petit chat de sa fille. Claude tente de donner une explication positive de la mort à son enfant mais échoue et se retrouve désarmée face au chagrin de celle-ci.

En 1976, Juliet Berto rejoint un cinéma plus traditionnel en tournant avec Joseph Losey dans Monsieur Klein. Elle interprète Janine, la maîtresse du personnage joué par Alain Delon. En apparence classique, son personnage se révèle beaucoup plus complexe dans la scène du cabaret parisien où Janine et Klein assistent à un numéro comique antisémite. Tous les spectateurs sont hilares face à l’humiliation des Juifs jouée sur la scène. Tous sauf elle, Janine, indignée et bouleversée par ce qu’elle voit. D’un geste, elle force Klein à arrêter ses applaudissements, et demande à ce qu’ils partent. De tous les personnages du film, elle se montrera la plus humaine et la plus sincère. C’est dans l’obscurité de la nuit qu’elle ira retrouver Klein sur le quai de la gare Montparnasse et qu'elle lui prouvera une dernière fois son amour, malgré le peu d’égards dont il a fait preuve.

Dans Duelle (1976), Juliet Berto joue Léni, fille de la lune qui arpente les rues et les parcs de Paris à la recherche d’une pierre magique, que convoite une autre immortelle, Viva (Bulle Ogier), la fille du soleil. Rivette explore une fois encore la dualité de son actrice : femme fatale par instants, elle cultive aussi sa masculinité. Dans les deux cas, Léni est une femme de séduction, qui exerce son pouvoir sur les simples mortels, comme dans cette scène langoureuse où Léni embrasse tendrement Jeanne (Nicole Garcia).


Filmer Pigalle
Neige, premier film de Juliet Berto et Jean-Henri Roger
En 1981, Juliet Berto se retrouve derrière la caméra aux côtés de Jean-Henri Roger pour tourner Neige, un film se déroulant à Pigalle au début des années 80. L’actrice y tient également le premier rôle, celui d’Anita, une serveuse qui cherche à secourir les drogués du quartier. Le boulevard Rochechouart, le Moulin-Rouge, la station Anvers… Le duo Berto-Roger filme avec tendresse ce Paris des mal-aimés, la vie de ses cafés et bistrots, l’ambiance folle de ses rues. "On habitait avenue Trudaine au square d’Anvers. On n’a jamais pris le métro pour aller sur le plateau. On a tourné à 800 mètres de chez nous" confie Jean-Henri Roger. Le couple s’exprime sur les lieux du tournage dans un court documentaire d’Aujourd’hui en France : Neige, Premier film de Juliet Berto et Jean-Henri Roger. Ils coréalisent Cap Canaille en 1983.

Juliet Berto revient ensuite seule derrière la caméra pour Havre (1984), et Damia (1989), un documentaire sur la célèbre chanteuse populaire. Pour ce dernier film sur la "tragédienne de la chanson", ses interviews la mènent une fois de plus au cœur de Pigalle, au Moulin Rouge, et au Sacré-Coeur. Des proches de Damia à Jean Marais, des historiens aux passants, Juliet Berto interroge les Parisiens sur le souvenir qu’ils ont de la chanteuse, sur les relations qu’ils entretenaient avec elle ou avec ses chansons. Et termine son documentaire sur des images d’archives impressionnantes de l’artiste en scène, traduisant ses émotions par sa voix, mais aussi par son corps et son visage. Damia était actrice autant que chanteuse nous dit Berto, elle qui assurait avoir cherché "à travers le cinéma, un alibi pour vivre".


Copyright Forum des images
29 novembre 2013

AGENDA 
         
    Île de France