Les collections de films du Forum des images

Parcours

Paris est un roman
P90
La lettre de Manoel de Oliveira
collection Paris Île-de-France
"Aucun des Paris que je pourrais voir n'est le vrai Paris, sauf pour moi ; il faut que j'apprenne à m'en convaincre. Paris est le bien personnel et privé de chacun de ses quatre millions d'habitants, et aucun ne tolèrera mon ignorance de son Paris à lui. Il ne me reste qu'une solution. Je dois me fabriquer pour moi un petit Paris et plaider envers et contre tous la cause de ce seul vrai Paris." (John Steinbeck, Un Américain à New York et Paris, 1956)

A travers la plume de Balzac ou de Perec, l'œil de Truffaut ou d'Oliveira, retrouvez à votre tour votre "petit Paris"... et parcourez une histoire de la littérature, du cinéma et de la télévision !


Il était une fois...
L'origine du mot "Paris"
"L'écrivain de Paris" est un grand marcheur, qui aime flâner dans les rues de la capitale, souvent à la recherche d'un peu de solitude et d'inspiration. François Villon fut l'un des premiers à consigner par écrit ses vagabondages. Du Quartier latin à Montmartre, le poète explore Paris au fil de ses ballades qui l'amènent régulièrement du côté des Halles. En 1470, peu après sa mort, l'imprimerie fait son apparition et révolutionne les pratiques littéraires. Depuis cette époque, Paris n'a pas cessé d'inspirer les écrivains, devenant, selon l'expression de Balzac, la "ville aux cents mille romans". Dès lors, les auteurs n'hésitent pas à se livrer à de petits jeux littéraires, imaginant comme François Rabelais - "pour rire" - l'origine du mot "par ris". Ecoutons ses truculentes mésaventures...

"Finalement, ils arrivèrent à Paris où Gargantua se refit deux ou trois jours, faisant bonne chère avec ses gens, s'enquérant des gens de science qui se trouvaient alors dans la ville et du vin qu'on y buvait. Quelques jours après qu'ils se fussent refaits, il visita la ville et fut regardé avec une grande admiration par tout le monde [...]. Ils le poursuivirent avec tant d'insistance qu'il fut contraint de se réfugier sur les tours de l'église Notre-Dame. Installé à cet endroit [...], il dit d'une voix claire : "Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici-même ma bienvenue et mon étrenne. C'est juste. Je vais leur donner à boire, mais ce ne sera que par ris." Alors, en souriant, il détacha sa belle braguette et tirant en l'air sa mentule, les compissa si allègrement qu'il en noya deux cent soixante mille quatre cent dix-huit, sans compter les femmes et les petits enfants." (Gargantua)


Les derniers temps du Moyen-Age
Notre-Dame de Paris
Si Villon et Rabelais, malgré leur franc-parler, n'ont pas beaucoup inspiré les cinéastes, Victor Hugo et Alexandre Dumas participeront en revanche aux beaux jours du film historique. Hugo fait revivre la cité médiévale, avec son dédale de rues, ses gueux et ses gitanes, dans un roman que le cinéma immortalisera, notamment avec William Dieterle (Quasimodo, le bossu de Notre-Dame, 1939) et Jean Delannoy (Notre-Dame de Paris, 1956). Sous la plume de Dumas, la vie parisienne est également concentrée hors des foyers et devient une scène où se construit l'avenir du royaume (La tour de Nesle, François Legrand, 1964).

Dans son article intitulé Pour un cinéma impur, André Bazin remarque à propos des deux grands écrivains : "Alexandre Dumas ou Victor Hugo ne fournissaient guère au cinéaste que des personnages et des aventures dont l'expression littéraire est dans une large mesure indépendante. Javert ou d'Artagnan font désormais partie d'une mythologie extra-romanesque, ils jouissent en quelque sorte d'une existence autonome dont l'œuvre originale n'est plus qu'une manifestation accidentelle et presque superflue."


Le XVIIe siècle : l'époque des premiers salons
Contes et fables
Le méchant loup et le petit chaperon rouge
Décor des aventures de Quasimodo, Paris est aussi, depuis bien longtemps, une terre légendaire qui fascine conteurs et fabulistes. Au XVIIe siècle, Charles Perrault rencontre le succès avec ses Contes de la mère l'Oye et Jean de la Fontaine avec son recueil de Fables. Trois siècles plus tard, les cinéastes (surtout les animateurs) s'emparent avec malice de leurs récits : Deva Sugeeta (L'histoire du petit chaperon rouge, 1981) et Garri Bardine (Le méchant loup et le petit chaperon rouge, 1990) actualisent les célèbres aventures du chaperon rouge, tandis que Dominique Corbin détourne Le loup et l'agneau (Coup dur chez les agneaux, 1984).

Toujours dans la tradition de ces conteurs, le XXe siècle verra fleurir un nouveau genre : le conte cinématographique, que développera avec brio Eric Rohmer à travers ses Six contes moraux (1962-72), puis Conte des quatre saisons (1989-97). Situé à Paris, le conte cinématographique peut aussi rappeller l'univers des griots avec Jean Rouch (Petit à petit, 1969), ou prendre des allures de conte de fées avec Woody Allen (Tout le monde dit I love you, 1996) et Tonie Marshall (Vénus beauté, 1998).


Vie mondaine
Le XVIIe siècle, c'est aussi l'époque de La princesse de Clèves de Madame de La Fayette, dont Manoel de Oliveira réalisera une très libre adaptation, intitulée La lettre (1999). Une narration maniant avec subtilité les cartons, une utilisation brillante de musiques contrastées et un travail saisissant sur les regards font de ce film une œuvre passionnante.

Peu de romans "parisiens" marquent ce siècle, davantage attiré par la production théâtrale ou les contes populaires. Il s'agit toutefois d'une époque importante dans la construction du mythe du Paris littéraire : les premiers salons parisiens, où le beau langage tient une place de choix, se développent. Un siècle plus tard, les cafés deviennent des lieux appréciés par les écrivains et les philosophes, qui se réunissent en particulier au Procope (que l'on peut apercevoir dans Marquis d'Henri Xhonneux).

Les Parisiens aiment parader dans ces salons et cafés. Philosophes, écrivains et dramaturges sont nombreux à s'en moquer, livrant, comme Montesquieu, une image cocasse de cette vie mondaine : "Une femme qui quitte Paris pour aller six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger ; il s'imagine que c'est une Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'un de ses fantaisies." (Lettres persanes)


Le XVIIIe siècle : le siècle libertin
Histoires de mœurs
Les dames du bois de Boulogne
A partir du XVIIIe siècle, la littérature inspirera davantage le cinéma, offrant la trame de nombreuses histoires de mœurs. Parmi elles, Les dames du bois de Boulogne (1945) est une magnifique épure de Jacques le fataliste de Denis Diderot, transposée dans le Paris contemporain de Robert Bresson.

Les réalisateurs des années soixante trouveront dans les écrits du Siècle des lumières un écho aux rêves de liberté qui animent alors la jeunesse. Roger Vadim réalise dans cet esprit une adaptation du roman épistolaire de Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses 1960 (1959), qui provoquera un scandale moral et littéraire à sa sortie. Egalement dans les années soixante, Jean Aurel tourne Manon 70 (1968), d'après le roman de l'Abbé Prévost. Sami Frey y interprète un grand reporter à Europe 1, Catherine Deneuve uneManon Lescaut attirée par le luxe et la fortune. Serge Gainsbourg, fidèle à lui-même, en a composé la musique.

Les vies libertines de Nicolas Restif de la Bretonne et du Marquis de Sade inspirent aussi les réalisateurs. Jean Chérasse et Abel Ganceréalisent en 1967 un docu-fiction autour du célèbre chroniqueur des nuits parisiennes (Valmy), tandis que Henri Xhonneux met en scène une biographie romancée du Marquis, qui est aussi une ode insolente à la liberté, sortie à l'occasion de la très commémorative année du bicentenaire de la Révolution, en 1989.


Mémoires
Près de dix ans plus tard, Eric Rohmer réalise L'Anglaise et le duc (2001), à partir d'un ouvrage de Grace Elliott. Tourné en vidéo numérique, ce film restitue remarquablement le Paris de l'époque en faisant évoluer les personnages sur un fond de toiles peintes. Marc Fumaroli remarque à propos de ce décor : "Les aquarelles anciennes [...] ne cherchent pas à actualiser le temps du film, ni à aplatir son caractère de Mémoires sur un faux réel. Elles font surgir les scènes quotidiennes de place et de rue pendant la Terreur à Paris, ou l'extension de la peur à Meudon, où il arrive à Lady Elliott de chercher refuge, du fond d'un Paris disparu et remémoré, étrange et pourtant vraisemblable comme les souvenirs de la mémorialiste elle-même." (Cahiers du cinéma, juillet-août 2001)

A contre-courant des clichés de ce siècle libertin, François Truffaut réalise en 1969 une magnifique adaptation des Mémoires du docteur Jean Itard, chargé de l'éducation d'un enfant sauvage dans l'ancien village des Batignolles (L'enfant sauvage). Portée par une mise en scène très sobre, la photographie de Nestor Almendros sublime ce film en noir et blanc.


XIXe siècle : l'âge d'or du roman
Le mythe littéraire de Paris
Naissance du roman-feuilleton
Cartouche
Thierry Paquot, citant Roger Caillois, situe la véritable date de naissance du mythe littéraire de Paris au XIXe siècle, plus précisément dans les années 1840. D'Honoré de Balzac à Eugène Sue, ce siècle verra éclore la naissance d'un genre particulier, le roman-feuilleton, qui participera directement à l'affirmation de ce mythe et rencontrera, à l'époque, un grand succès populaire.

Parmi ces romans, les aventures de cape et d'épée d'Alexandre Dumas ou de Paul Féval seront très appréciées. Elles connaîtront un regain d'intérêt dans les années cinquante et soixante, grâce à André Hunebelle (Les trois mousquetaires, 1953) et Philippe de Broca (Cartouche, 1962). En 1997, avec une évidente jubilation, Philippe de Broca renouera avec la tradition du genre, en proposant à Daniel Auteuil le rôle du Bossu.


Sous le signe de la bohème
Revenons au XIXe siècle, une époque de grands bouleversements urbains : Paris s'assainit, s'agrandit et devient une ville tentaculaire "qui, comme une jolie femme, est soumis à d'inexplicables caprices de laideur et de beauté" (Balzac). Tandis qu'une partie de la population est chassée de la capitale par les spéculations d'Haussmann, écrivains et poètes continuent de se réunir dans les salons littéraires de la rive droite, comme de la rive gauche. Alfred de Vigny, Honoré de Balzac, Eugène Sue, Alexandre Dumas, Charles Baudelaire et beaucoup d'autres s'y retrouvent.

Les artistes bohèmes deviennent une figure du paysage parisien, tant dans la littérature que, plus tard, au cinéma. Pierre Guibbert les décrit ainsi : "Au cœur de la fiction romantique - comme au centre de toute fiction romanesque - on trouve en général de jeunes gens qui ne sont pas encore installés dans la vie. Parce qu'ils ne sont pas parvenus à l'équilibre psychologique et social, ces héros sont riches en potentialités dramatiques et, de ce point de vue, la jeunesse romantique a fait le bonheur des scénaristes. [...] Cette génération fonctionne comme un clan. Elle a ses lieux d'élection : Procope, Tortoni, les cafés de Montparnasse, les boulevards et les petites auberges bruyantes et enfumées de Montmartre. [...] Enfin, sa pauvreté intransigeante garantit sa pureté. Ces rapins logent dans des mansardes froides et misérablement meublées [...] ou dans de minables garnis, au contact des couches les plus démunies de la population." (L'histoire de France au cinéma)

La vie de bohème d'Aki Kaurismaki
Cette génération inspire notamment l'écrivain Henri Murger qui connaît, avec Scènes de la vie de bohème, un grand succès public. Marcel L'Herbier (La vie de bohème, 1942), puis Luigi Comencini (La bohème, 1987) et Aki Kaurismaki (La vie de bohème, 1992) s'empareront de ce roman publié en 1847, n'hésitant pas à en actualiser l'histoire. Bien des années plus tard, Henri-Pierre Roché évoque à son tour l'univers de l'artiste bohème dans Les deux Anglaises et le continent que François Truffaut adaptera avec brio en 1971, confiant le rôle du jeune bourgeois à Jean-Pierre Léaud.


Le précurseur : Balzac
La façon dont Balzac dépeint la société et se réapproprie la capitale, la transformant en un fabuleux "jeu de l'oie", enthousiasme les réalisateurs de la Nouvelle Vague. Bien qu'il n'ait pas tourné d'adaptations de La comédie humaine, Truffaut est fasciné par Balzac, comme l'est Antoine Doinel dans Les 400 coups (1959). Puis ce sera au tour de Jacques Rivette, qui tourne à partir de L'histoire des treize un film d'une durée initiale de 12h40, où foisonnent énigmes et digressions (Out 1 spectre, 1971-74). Figure incontournable du dilettantisme, Jean-Pierre Léaud est toujours au centre du récit, tandis qu'Eric Rohmer joue (presque) son propre rôle : un professeur de littérature balzacienne.

Le cycle romanesque de Balzac inspire également les réalisateurs plus classiques, qui y trouvent une occasion de réaliser des films en costumes (La duchesse de Langeais, Jacques de Baroncelli, 1941) et des feuilletons télévisés soignés (Vautrin, André Leroux, 1957 ; Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes de Maurice Cazeneuve, 1966 et 1975).

Dans la plupart de ces adaptations se retrouve l'image d'une capitale splendide et misérable, celle que décrit Balzac avec tant de fougue : "Il est un petit nombre d'amateurs, de gens qui ne marchent jamais en écervelés, qui dégustent leur Paris, qui en possèdent si bien la physionomie qu'ils y voient une verrue, un bouton, une rougeur. Pour les autres, Paris est toujours cette monstrueuse merveille, étonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux cents mille romans, la tête du monde. Mais, pour ceux-là, Paris est triste ou gai, laid ou beau, vivant ou mort ; pour eux, Paris est une créature". (Ferragus, chef des dévorants)


Le temps des barricades : Hugo
Avec Victor Hugo, voici venu le temps des barricades, des orphelins et des prostituées. Prestigieuse fresque historique, Les misérables sera maintes fois adapté au cinéma, notamment dans le cadre de films à épisodes, réalisés par Albert Capellani, Henri Fescourt puis Raymond Bernard. Michel Serceau note à leur propos : "Des adaptations hybrides où les lieux ne sont guère plus imaginaires qu'historiques : s'il n'y a pas de références historiques, il y a un parti pris de réalisme, voire de vérisme. Rien de surprenant : le cinéma des années 1910 et des années 1920 était, toutes proportions gardées, plus réaliste que le cinéma des années 1930, où s'est systématisé l'usage des studios (les studios obscurs ont commencé à fonctionner en France au début des années 1920). On peut parler même d'un souci documentaire." (Le Paris de Victor Hugo)

Plus méconnu, Cosette (1977) d'Arnold Burovs est un film soviétique réalisé par un cinéaste originaire de Lettonie. A l'aide de poupées animées avec un grand soin, ce court métrage d'animation évoque à son tour quelques pages sombres des Misérables.


Une ville souillée : Zola et Maupassant
Nana de Jean Renoir
Le décor s'obscurcit de nouveau avec Emile Zola, dont l'œuvre décrit un Paris en pleine mutation, plus tardif que celui de Balzac ou de Hugo. Au cinéma, le cycle des Rougon-Macquart est souvent l'occasion de mettre en scène les difficultés et les injustices de la société. Avec L'argent (1928), Marcel L'Herbier cristallise ainsi les inquiétudes d'une classe moyenne menacée par les bouleversements économiques de la fin des années vingt, tandis que Jean Renoir (La bête humaine, 1938) et René Clément (Gervaise, 1955) nous rappellent que les histoires d'amour finissent mal (en général).

Zola au cinéma, c'est aussi une autre figure féminine, à la fois vulgaire et séductrice : Nana. Sous les traits de Catherine Hessling (Nana, Jean Renoir, 1926) ou de Martine Carol (Nana, Christian Jacques, 1954), elle incarne une époque de plaisirs et de relâchement des mœurs, une époque où les "femmes légères" faisaient partie des personnages récurrents de la littérature, au même titre que le parigot, le dandy ou l'artiste bohème.

Les prostituées sont également à l'honneur chez Guy de Maupassant. Moins morose que chez Zola, la banlieue décrite par l'auteur de Boule de suif est douce et magique. Les bords de Seine évoquent la banlieue peinte par les impressionnistes (Une partie de campagne, Jean Renoir, 1946). L'œuvre de Maupassant, libre et encanaillée, inspire aussi Jean-Luc Godard qui réalise, toujours avec Jean-Pierre Léaud, un film sur l'état d'esprit de la jeunesse des sixties (Masculin féminin, 1966).


Ecrivains étrangers
Les écrivains étrangers apprécient à leur tour Paris. Oscar Wilde y vit ses dernières années, 13 rue des Beaux-Arts. Edgar Allan Poe y imagine un Double assassinat dans la rue Morgue, alors qu'il semble que l'écrivain américain n'ait jamais visité Paris ! A partir de la nouvelle de Poe, Robert Florey réalise en 1932 un chef-d'œuvre expressionniste, magnifié par la photographie de Karl Freund et l'interprétation de Bela Lugosi (Double assassinat dans la rue Morgue).

A propos de ce Paris des étrangers, Jean-Paul Clébert remarque : "Sans doute Paris fut terre promise pour beaucoup d'exilés, un lieu de liberté où exalter ses fantasmes. Mais guère sujet de roman. Seuls les Américains, exilés volontaires fuyant le puritanisme ou la prohibition, à peine débarqués à Paris, s'y sont retrouvés comme des poissons dans l'eau, frétillant comme des truites qu'on rejette dans la rivière, et y trouvant d'instinct les tourbillons où s'étourdir." (Les hauts lieux de la littérature à Paris) Ce qui se vérifiera tout au long du XXe siècle, comme nous le verrons ultérieurement.


XXe siècle : cinéma et télévision
La Belle Epoque : de l'écrit à l'écran
"Au même moment, la chose se produisit. Ce fut brusque, immédiat. Cela jaillit d'un coup des profondeurs de la muraille. Oui, je sais, aucun spectacle ne jaillit d'une muraille, pas plus que d'une couche de substance gris foncé qui n'a pas plus d'un ou deux centimètres. Mais je donne ici la sensation que j'ai éprouvée, qui est celle que des centaines et des centaines de personnes ont éprouvée par la suite, avec la même netteté et la même certitude. Il n'y a pas à épiloguer sur ce fait incontestable : cela jaillissait des profondeurs qui se creusent dans l'océan de la matière, et cela apparaissait brutalement, comme la lueur d'un phare qui s'allumerait au sein même des ténèbres." (Maurice Leblanc, Les trois yeux)

L'auteur des célèbres aventures d'Arsène Lupin fait partie de ceux qui s'enthousiasment, au début du XXe siècle, pour cette "chose jaillissant des profondeurs" : le cinéma. Grâce aux découvertes révolutionnaires d'Albert Einstein, une partie de cette génération se met à percevoir et à représenter le monde autrement. Les expérimentations littéraires et cinématographiques se font alors écho, certains romans étant même écrits à partir de films (Raymond Varinot tirera par exemple un livre de L'alibi de Pierre Chenal). Désormais, le mythe cinématographique va enrichir et prolonger le mythe littéraire...


Marcel Proust
Marcel Proust marque un tournant : il apporte à la littérature une nouvelle façon de concevoir le temps, privilégiant le temps vécu au temps linéaire. Sa Recherche du temps perdu influencera bien des générations d'écrivains et de réalisateurs : Raoul Ruiz (Le temps retrouvé, 1999) et Chantal Akerman (La captive, 2000) se confronteront directement à son œuvre, tandis que d'autres y trouveront une source d'inspiration.

Proust continue de fréquenter les salons littéraires du faubourg Saint-Germain. Les salons commencent toutefois à se raréfier, même si Anna de Noailles ou la duchesse de la Rochefoucault perpétueront encore quelques temps la tradition, accueillant notamment après-guerre Jean Cocteau et Luis Bunuel.


Les ciné-romans
Les vampires
Durant les années dix et vingt, une réflexion sur le cinéma s'amorce. Des auteurs comme Guillaume Apollinaire, Louis Aragon et Jean Cocteau feront partie des premiers critiques de cinéma. Certains écrivains croient alors en l'utopie d'un 7e art populaire qui permettrait de vulgariser la littérature.

Les films à épisodes rencontrent un vrai succès. Fantômas (1913) de Louis Feuillade, adapté de l'œuvre de Pierre Souvestre et Marcel Allain (qui connaît un immense succès populaire), est le premier à reprendre les ficelles du roman-feuilleton. Il sera très apprécié par les surréalistes, puis par des réalisateurs comme Georges Franju qui y retrouveront la magie et la fantaisie d'une époque révolue (Nuits rouges, 1974). Après Fantômas, Feuillade réalise de nombreux autres films à épisodes, cette fois-ci à partir de ses propres scénarios (Barrabas, 1919 ; Les vampires et Parisette, 1921).

André Bazin explique ainsi le succès de ce "nouveau" genre : "Ignorant [...] chaque fois de la suite, [Feuillade] tournait au fur et à mesure, au gré de l'inspiration du matin, l'épisode suivant. Auteur et spectateur étaient dans la même situation : celle du roi et de Schéhérazade ; l'obscurité renouvelée de la salle de cinéma était celle-là même des Mille et une nuits. Le "à suivre" du vrai roman feuilleton, comme du vieux film à épisodes, n'est donc pas une servitude extérieur à l'histoire. Si Schéhérazade avait tout raconté d'un coup, le roi, aussi cruel que le public, l'eût fait éxécuter à l'aube. L'un comme l'autre ont besoin d'éprouver la puissance du charme par son interruption, de savourer la délicieuse attente du conte qui se substitue à la vie quotidienne, laquelle n'est plus que la solution de continuité du rêve." (Pour un cinéma impur)

Parmi les autres ciné-romans "à mystère", Belphégor (Henri Desfontaines, 1926) relate les célèbres aventures du fantôme du Louvre, d'après le roman d'Arthur Bernède qui rappelle l'ambiance des feuilletons du XIXe siècle. Le film à épisodes quittera ensuite le cinéma avec l'arrivée du parlant. Quelques décennies plus tard, la télévision relancera le genre, notamment avec une nouvelle adaptation de Belphégor (1965), réalisée par Claude Barma.

Plusieurs films tirés du fameux roman de Gaston Leroux, Le fantôme de l'opéra, jalonneront également le XXe siècle, à commencer par le chef-d'œuvre du cinéma fantastique muet que tourne en 1925 Rupert Julian, avec Lon Chaney dans le rôle-titre.


Une époque insouciante
Madame de...
Le cinéma et la littérature conservent en général une image idyllique de cette "Belle Epoque", qui précède pourtant une période extrêmement sombre de notre Histoire. On se souvient ainsi, avec délice, de l'insouciance de Madame de... (Max Ophuls, 1953), adapté d'un roman de Louise de Vilmorin, ou de celle de Jules et Jim (François Truffaut, 1962), inspirée de faits autobiographiques d'Henri-Pierre Roché.

A noter également, une adaptation du roman fleuve de Roger Martin du Gard, Les Thibault (André Michel, 1972), qui retrace en six épisodes la viedes deux fils d'un grand bourgeois dans le Parisdu début du siècle.


Les années folles
Du côté des surréalistes
Après l'hécatombe de la Première Guerre mondiale, le surréalisme explore le rêve et l'irrationnel, avec une volonté de déconstruire les valeurs établies, aussi bien dans le domaine de la littérature et de la poésie, que de la peinture, de la photographie et du cinéma. D'André Breton à Philippe Soupault, les surréalistes sont des habitués des cafés parisiens, surtout de ceux de la rive droite. "C'est ici que le surréalisme reprend tous ses droits, note Louis Aragon. On vous donne un encrier avec un bouchon de champagne et vous voilà en train. Images, descendez comme des confetti. Images, images, partout des images. Au plafond. Dans la paille des fauteuils. Dans les pailles des boissons." (Le paysan de Paris)

Les œuvres surréalistes, souvent destructurées, ne se prêtent pas facilement au jeu de l'adaptation cinématographique. N'en déplaise à Cathy Lee Crane : son court métrage The girl from Marseilles (2000) restitue avec sensibilité le trouble poétique émanant de la figure de Nadja, femme mystérieuse à laquelle André Breton consacre un ouvrage.


Les heures chaudes de Montparnasse
Quartet
Au-delà du surréalisme, de nombreux romans évoquent le Paris des années folles, celui des Heures chaudes de Montparnasse. Le Tout-Paris s'amuse et organise des bals masqués. Raymond Radiguet, qui est de la partie, restitue avec soin la frénésie de ces années dans Le bal du comte d'Orgel. En 1970, Marc Allégret en réalise une adaptation avec Jean-Claude Brialy (Le bal du comte d'Orgel). En marge de l'insouciance de Raymond Radiguet, son compagnon, Jean Cocteau écrit Les enfants terribles, récit hors-normes auquel se confrontera vingt ans plus tard Jean-Pierre Melville (Les enfants terribles, 1949).

En 1929, Joseph Kessel publie de son côté un récit troublant, Belle de jour, que Luis Bunuel et Jean-Claude Carrière adapteront à la fin des années soixante. Grand Prix au Festival de Venise, ce film culte brosse un portrait de femme ambigu, où Catherine Deneuve est transfigurée par le vice. Un jeu pervers que décrit également James Ivory dans Quartet (1981), d'après un roman de Jean Rhys.


L'arrivée du parlant
Hôtel du Nord
L'apparition du parlant relance la polémique autour du réalisme du cinéma et de sa portée pédagogique. Alors que René Clair affirme que "le cinéma parlant n'existera que si l'on trouve la formule qui lui est propre, s'il peut se dégager de l'influence du théâtre et de la littérature", une nouvelle notion voit peu à peu le jour : celle "d'auteur de cinéma", indépendant de l'écrivain.

Avec le parlant, naissent aussi les premiers scénaristes et dialoguistes, dont beaucoup, comme Jacques Prévert, sont issus du milieu littéraire. C'est la grande époque du réalisme poétique, d'un Paris populaire et gouailleur, qu'incarne tout particulièrement Arletty dans Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938), célèbre adaptation du roman d'Eugène Dabit.

"Grâce à cette génération de scénaristes, note Jeanne-Marie Clerc, l'adaptation se focalise autour de problèmes posés par les dialogues. Le travail sur une langue orale captée "en situation", étroitement différenciée selon les milieux, enrichie des apports du langage populaire, de l'argot et même, parfois, du dialecte, rejoint à la même époque les recherches de Céline ou Queneau."


Ecrivains étrangers
Le temps d'une trêve estivale ou d'un long exil, Paris accueille de nombreux écrivains et poètes étrangers : les Américains Henry Miller et Francis Scott Fitzgerald, le Cubain Alejo Carpentier, les Russes Vladimir Maïakovski et Nina Berberova... Sans oublier l'écrivain policier Georges Simenon, d'origine belge, qui consacrera une grande partie de son œuvre au Paris de l'entre-deux guerres. Ses romans inspireront les cinéastes, en particulier Julien Duvivier (Panique, 1946).


La vie littéraire sous l'Occupation
Le temps détruit
Pendant l'Occupation, la vie littéraire est éclatée entre écrivains résistants et écrivains collaborateurs. L'édition sous l'Occupation (1995) de Christophe Barreyremontre ainsi comment Denoël mettra son talent au service de l'antisémitisme, comment Gallimard sacrifiera la NRF aux occupants, et comment les Editions de Minuit feront de la résistance. L'émergence de revues clandestines est par ailleurs évoquée dans Les messagers de l'ombre (1991) de Michel Van Zele. Pierre Beuchot consacre aussi un très beau documentaire à ce Temps détruit (1984), revenant sur la correspondance de l'écrivain Paul Nizan, du compositeur Maurice Jaubert et de l'ouvrier Roger Beuchot, tous trois décédés en 1940.

A Saint-Germain-des-Près et à Montparnasse, les cafés occupent encore une place importante dans l'activité littéraire. Ils permettent de cacher les activités du marché noir, dont Marcel Aymé rappelle les mésaventures. En 1956, Claude Autant-Lara adapte l'une de ses fabuleuses nouvelles, La traversée de Paris, avec un brillant trio d'acteurs : Gabin, Bourvil et de Funès. En guise de clin d'œil à l'auteur, il tourne une petite scène au niveau de la station de métro Saint-Marcel.

Parmi les nombreuses adaptations retraçant cette période sombre, signalons tout particulièrement L'armée des ombres (1969) que Jean-Pierre Melville réalise d'après un roman de Joseph Kessel. Loin des clichés, ce film dresse avec sobriété et rigueur le portrait d'hommes et de femmes affrontant quotidiennement le danger, la solitude, la peur et la mort.

Dans un tout autre registre, Shiri Tsun s'empare avec une grande justesse du récit autobiographique de Sarah Kofman, racontant sa vie de petite fille juive dans le 18e arrondissement. Rencontre posthume et solitaire, son film Rue Ordener, rue Labat (1995) est une quête à la facture très maîtrisée.

Enfin, comme le remarque André Bazin, plus que d'une intrigue et de personnages, c'est de l'atmosphère de certains écrivains que peuvent s'emparer les cinéastes. Ce que fait Jacques Becker, en 1943, avec Goupi mains rouges, où il restitue à merveille le "climat poétique" de l'œuvre de Pierre Véry. Ce film est aujourd'hui devenu un classique du cinéma sous l'Occupation.


La grande époque de Saint-Germain-des-Près
Les existentialistes... et les autres
Après la Seconde Guerre mondiale, la vie littéraire se concentre autour de rue Bonaparte et de la rue Saint-Benoît. Les existentialistes, pour qui "l'existence précède l'essence", s'y regroupent sur la terrasse du Flore, des Deux Magots ou dans de fameuses caves de Saint-Germain-des-Près.

Avec son humour habituel, Boris Vian évoque cet après-guerre enchanté : "Après les caves du Vatican, celles de Saint-Germain-des-Près. C'est là que les existentialistes, sans doute dans l'attente de la bombe atomique qui leur est chère, boivent, dansent, aiment et dorment désormais. L'existentialisme a mûri si vite que la lutte des classes déjà le divise. Il y a lieu aujourd'hui, en effet, de distinguer entre existentialistes riches et existentialistes pauvres. Au début, tous les existentialistes étaient pauvres : mais depuis, Sartre, Simone de Beauvoir, Camus ont gagné de l'argent dans la littérature ; Jacques-Laurent Bost dans le cinéma ; Mouloudji dans le réalisme prolétarien ; d'autres dans le journalisme. Ces existentialistes ont pour Q.G. le "Pont Royal" et ils boivent jusqu'à des cocktails." (Manuel de Saint-Germain-des-Près)


Ecrivains étrangers
Les écrivains étrangers sont toujours attirés par Paris. Parmi eux, l'Américain James Baldwin, engagé dans la cause des Noirs et des homosexuels, l'Argentin Julio Cortazar, grand admirateur du surréalisme, et l'Egyptien exilé Edmond Jabès séjourneront dans la capitale.


Nouvelle époque, Nouveau Roman, Nouvelle Vague
Zazie dans le métro
Dans les années cinquante, de jeunes écrivains font parler d'eux : ceux que l'on étiquettera, malgré eux, sous le nom de "Nouveau Roman". Ils ne se retrouvent plus dans des cafés ou des salons littéraires, mais chez eux ou chez leur éditeur. D'Alain Robbe-Grillet à Michel Butor, Nathalie Sarraute ou Marguerite Duras, ces écrivains se regroupent pour la plupart autour de Jérôme Lindon, le directeur des Editions de Minuit. Ils partagent une volonté de se débarrasser du réalisme, en déstructurant le récit et réinventant, pour beaucoup d'entre eux, la cartographie parisienne. Michel Butor remarque à propos de ses ouvrages : "Dans Degrès, on est en pleine ville de Paris, mais avec un phénomène beaucoup plus fort que dans La modification, d'un Paris imaginaire qui se présente au milieu du Paris réel : c'est comme si le plan de Paris avait une pliure quelque part, où se loge cette fiction."

Peu après l'émergence du Nouveau Roman, de jeunes cinéastes descendent filmer la capitale en décor naturel. Pour eux, le cinéma est un moyen comme un autre de s'exprimer, comme l'est par ailleurs la littérature. A la recherche d'un nouveau mode de narration, le cinéma et la littérature vont alors entrer en osmose : tandis que certains écrivains considèrent le Nouveau Roman comme un "roman cinématographique", les réalisateurs de la Nouvelle Vague s'amusent à parsemer leurs films de citations littéraires (Pierrot le fou, Jean-Luc Godard, d'après Lionel White, 1965). D'autres encore adaptent avec génie des romans contemporains (Zazie dans le métro, Louis Malle, d'après Raymond Queneau, 1960).


L'écrivain-cinéaste
Le sang d'un poète
A partir de cette époque, les écrivains commencent à passer plus régulièrement derrière la caméra, suivant le chemin emprunté quelques années plus tôt par Jean Cocteau (Le sang d'un poète, 1930), puis par Jean Genet (Un chant d'amour, 1950). Parmi ces écrivains-cinéastes, Georges Perec (Un homme qui dort, 1973), Marguerite Duras (Le Navire night, 1979) et Jean-Philippe Toussaint (La Sévillane, 1992) filmeront Paris avec une rare sensibilité.


Le nouveau Paris des écrivains
De Saint-Germain-des-Près à la "banlieue rouge"
Dans les années 1980, la littérature devient une industrie regroupant, toujours du côté de Saint-Germain-des-Près, un nombre impressionnant de maisons d'édition. Hervé Ramon et Patrick Rotman ont enquêté sur ce territoire littéraire : "Ecrivains en vogue, critiques à la mode, éditeurs dans le vent, intellectuels à la page forment une tribu de quelques centaines de têtes. Ils se connaissent, s'apprécient et se jugent, s'évaluent et se dévaluent. A l'intérieur du cercle, aucun secret ne résiste plus d'une heure [...]. Rien d'étonnant : l'intelligentsia évolue du matin au soir dans le même espace. " (Les intellocrates, expédition en haute intelligentsia)

Les nuits fauves
Depuis, d'autres quartiers, ainsi que la proche banlieue, continuent d'accueillir les écrivains. Parmi eux, Patrick Modiano, le "Giono des villes" qui connaît de Paris "le moindre réverbère, tous les silences, toutes les énigmes et [qui] n'a pas son pareil pour en évoquer les heures dissoutes, tapies dans l'éternel autrefois" (Jean-Louis Ezine, Magazine littéraire n°332). Un documentaire de la série Un siècle d'écrivains lui est consacré (Patrick Modiano, P. Zajdermann et A. de Gaudemar,1996).

Le nouveau Paris des écrivains, c'est aussi le Belleville de Daniel Pennac (La fée carabine, Yves Boisset, 1987), la "banlieue rouge" de Didier Daeninckx (Le croisé de l'ordre, Marco Pico, 1997), les nuits sombres de Cyril Collard (Les nuits fauves, 1992) et les étranges relations de voisinage de Tonino Benacquista (Le plafond, Mathieu Demy, 2000).

D'autres écrivains encore, comme Marie Darrieussecq, se sont installés à Paris mais préfèrent quitter leur cadre quotidien dans leurs romans.


Ecrivains étrangers
Fidèles à la tradition, les écrivains étrangers continuent de se réfugier dans la capitale ou dans ses alentours. Ismaïl Kadaré quittera ainsi l'Albanie pour Paris, tandis que Patricia Highsmith, dont Wim Wenders adapte en 1977 L'ami américain, vivra de longues années à Fontainebleau.


Bandes dessinées
I want to go home
Les auteurs de bandes dessinées, comme Ted Benoît et Jacques Tardi, apprécient aussi Paris. Il semble que les cinéastes d'ailleurs s'en inspirent pour leurs décors parisiens, en témoigne notamment I want to go home (1989) d'Alain Resnais.


Les riches heures de la télévision
Les adaptations télévisées
L'arrivée de la télévision dans les foyers marquera à la fois la production cinématographique et le paysage éditorial : le développement d'équipements de tournage plus légers, ainsi que la concentration des maisons d'édition et la médiatisation du milieu éditorial, contribueront à faire de la télévision l'élément clef d'une culture de masse et, pour un temps, le vecteur idéal de la diffusion de la littérature.

Le feuilleton à épisodes courts, diffusé en début de soirée, se développe dans les années soixante. Réalisé d'après Arthur Bernède, Belphégor de Claude Barma deviendra un classique du petit écran. Il sera suivi d'une pléthore de feuilletons télévisés qui nourriront un débat incessant sur le rôle (et les "risques") de la littérature à l'écran.

Il semble toutefois que la littérature trouve à la télévision un dispositif qui lui convienne. Régine Chaniac remarque : "C'est sans doute dans la mini-série [six fois 55 minutes ou plus] que la télévision parvient le mieux à trouver sa spécificité par rapport au cinéma, avec la possibilité de déployer un large cycle romanesque en respectant l'intrication des intrigues et le rythme de narration." (Littérature et télévision)

Même si tous les genres sont représentés, la télévision française semble préférer les classiques, notamment les romans écrits durant la seconde moitié du XIXe siècle. Les multiples adaptations de l'œuvre de Balzac en témoignent.

Avec le succès sans précédent de Dallas, qui débarque en France en 1981, puis la création de nouvelles chaînes et la privatisation de TF1 en 1987, la production télévisuelle se modifie en profondeur. Face à la course à l'audimat, l'adaptation littéraire (surtout les reconstitutions historiques) perd de son aura. En revanche, les films policiers sont de plus en plus appréciés, notamment par Antenne 2. Avec Georges Simenon (Cécile est morte, Claude Barma, 1967), Léo Malet (Une aventure de Nestor Burma, Jean Marbœuf, 1994) ou Didier Daeninckx (Le croisé de l'ordre, Marco Pico, 1994), Paris devient alors un dédale de rues et de cachettes.


Les "veillées littéraires"
En 1953, alors que la télévision est encore bien jeune, Pierre Dumayet lance ses premières Lectures pour tous qui le consacreront comme l'un des pionniers de la diffusion de la littérature à la télévision. Suivra ensuite la célèbre émission Cinq colonnes à la une, produite avec Pierre Desgraupes, Igor Barrère et Pierre Lazareff. Elle sera dans les années soixante l'un des principaux magazines d'information, s'intéressant autant au prix Goncourt qu'à Gaston Bachelard. Puis ce sera au tour de Lire c'est vivre, une série télévisée originale, qui donne la parole aux lecteurs, portant un regard neuf et vivant sur une œuvre littéraire.

Bernard Pivot assurera avec succès la relève avec les mémorables Apostrophes et Bouillon de culture. Avec Caractères et Jamais sans mon livre, Bernard Rapp animera à son tour des émissions littéraires.


Documentaires sur petit écran
A côté de ces émissions de plateaux, de nombreuses autres séries documentaires jalonnent un demi-siècle de télévision, du colportage de témoignages (Portrait souvenir) au retour sur les lieux de vie des écrivains (Bonnes adresses du passé), en passant par les "biografilms" (Un siècle d'écrivains). Des documentaires indépendants sont aussi régulièrement réalisés. Parmi eux, La guerre d'un seul homme (1981) d'Edgardo Cozarinsky renouvelle le genre, en créant un décalage entre l'image et la voix off. Ponctués d'archives, d'extraits de films ou même de séquences fictionnées, ces documentaires rendent compte de la vitalité de la vie littéraire à Paris.


L'écrivain dans la fiction
Le temps retrouvé
Pour finir, signalons un personnage de ce premier siècle de cinéma : l'écrivain. Dans Le temps retrouvé (Raoul Ruiz, 1999), Marcel Proust est incarné par Marcello Mazzarella et se penche, l'esprit fiévreux, sur son passé. Plus ronchonnant et lubrique, Michel Serrault campe un Jean-Pierre Léautaud solitaire, en marge des salons littéraires parisiens (Comédie d'amour, 1989).

Sous les traits de François Cluzet, l'écrivain devient fauché (Les apprentis, Pierre Salvadori, 1995), tandis que sous ceux de Michel Piccoli, il jouit d'une réputation scandaleuse (Les équilibristes, Nico Papatakis, 1991). Jean Renoir (Le crime de Monsieur Lange, 1935) nous fournit la morale de l'histoire : l'écrivain au cinéma est un caméléon dont il faut mieux se méfier...


Filmographie sélective
La Sévillane
En cinquante films, dont certains sont extraits de ce parcours littéraire, voici une petite "filmo-bibliothèque" très éclectique, qui vous permettra de croiser les époques, les écrivains et les réalisateurs. Complétez-la à votre guise !



Sentiments
I met him in Paris
de Wesley Ruggles
1937, 1h23min
d'après Helen Meinardi
Les enfants terribles
de Jean-Pierre Melville
1949, 1h41min
d'après Jean Cocteau
Un chant d'amour
de Jean Genet
1950, 25min
d'après Jean Genet
Clair de femme
de Constantin Costa-Gavras
avec Yves Montand
1979, 1h38min
d'après Romain Gary
Le navire Night
de Marguerite Duras
1979, 1h29min
d'après Marguerite Duras
La bohème
de Luigi Comencini
avec Barbara Hendricks
1987, 1h42min
d'après Henri Murger et Giacomo Puccini
La Sévillane
de Jean-Philippe Toussaint
avec Mireille Perrier
1992, 1h29min
d'après Jean-Philippe Toussaint
La lettre
de Manoel de Oliveira
avec Chiara Mastroianni
1999, 1h48min
d'après Madame de La Fayette
The girl from Marseilles
de Cathy Lee Crane
2000, 18min
d'après André Breton
Suspense !
La cité foudroyée
de Luitz-Morat
1924, 1h10min
d'après Jean-Louis Bouquet
Panique
de Julien Duvivier
avec Michel Simon
1946, 1h32min
d'après Georges Simenon
Les diaboliques
de Henri-Georges Clouzot
avec Paul Meurisse et Simone Signoret
1954, 1h52min
d'après Boileau et Narcejac
Belphégor
de Claude Barma
1965, environ 4x1h10min
d'après Arthur Bernède
L'ami américain
de Wim Wenders
1977, 2h
d'après Patricia Highsmith
Trois hommes à abattre
de Jacques Deray
avec Alain Delon
1980, 1h32min
d'après Jean-Patrick Manchette
Diva
de Jean-Jacques Beineix
1981, 1h53min
d'après Delacorta
Tchao Pantin
de Claude Berri
avec Coluche
1983, 1h30min
d'après Alain Page
La fée carabine
de Yves Boisset
1987, 1h19min
d'après Daniel Pennac
Quelques pages d'histoire
Les misérables
de Albert Capellani
avec Henry Krauss
1913, 2h42min
d'après Victor Hugo
La reine Margot
de Patrice Chéreau
avec Isabelle Adjani
1994, 2h35min
d'après Alexandre Dumas
Un héros très discret
de Jacques Audiard
1995, 1h41min
d'après Jean-François Deniau
L'Anglaise et le duc
de Eric Rohmer
avec Lucy Russell
2001, 2h08min
d'après Grace Elliott
Autobiographies
Autobiographies romancées
Jules et Jim
de François Truffaut
avec Jeanne Moreau
1962, 1h42min
d'après Henri-Pierre Roché
Le temps retrouvé
de Raoul Ruiz
avec Marcello Mazzarella
1999, 2h42min
d'après Marcel Proust
Mémoires et journaux intimes
L'enfant sauvage
de François Truffaut
avec François Truffaut
1969, 1h24min
d'après Jean Itard
Comédie d'amour
de Jean-Pierre Rawson
1989, 1h22min
d'après Jean-Paul Léautaud
Quelques autres coups de coeur
La glace a trois faces
de Jean Epstein
1927, 39min
d'après Paul Morand
Un homme qui dort
de Georges Perec et Bernard Queysanne
1973, 1h18min
d'après Georges Perec
I want to go home
de Alain Resnais
1989, 1h42min
inspiré par des bandes dessinées
Le plafond
de Mathieu Demy
2000, 38min
d'après Tonino Benacquista
Portraits d'écrivains
Ecrivains français
Balzac
de Jean Vidal
1950, 22min
Sartre par lui-même
de Alexandre Astruc et Michel Contat
1972-76, environ 2 x 1h30min
L'archimémoire de Didier Daeninckx
de Hervé Delmare
1996, 56min
Patrick Modiano, série Un siècle d'écrivains
de P. Zajdermann et A. de Gaudemar
1996, 49min
Ecrivains étrangers
Henry Miller
de Michel Polac
1969, environ 2 x 35min
Itinéraire d'Alejo Carpentier
de François Porcile
1989, 58min
Ismaïl Kadaré, série Mémoires parisiennes
de Stéphane Ginet
1998, 24min
L'écrivain, personnage de fiction
Les apprentis
de Pierre Salvadori
avec François Cluzet et Guillaume Depardieu
1995, 1h34min
Les équilibristes
de Nico Papatakis
avec Michel Piccoli
1991, 1h58min
Le crime de Monsieur Lange
de Jean Renoir
avec Jules Berry
1935, 1h16min
Et pour les enfants... de 7 à 77 ans !
Fantômas
de Louis Feuillade
1913, environ 5 x 1h
d'après Pierre Souvestre et Marcel Allain
Le fantôme de l'opéra
de Rupert Julian
avec Lon Chaney
1925, 1h41min
d'après Gaston Leroux
Double assassinat dans la rue Morgue
de Robert Florey
avec Bela Lugosi
1932, 1h02min
d'après Edgar Allan Poe
Arsène Lupin détective
de Henri-Diamant Berger
avec Jules Berry
1937, 1h34min
d'après Maurice Leblanc
Quasimodo, le bossu de Notre-Dame
de William Dieterle
avec Charles Laughton
1939, 1h52min
d'après Victor Hugo
La traversée de Paris
de Claude Autant-Lara
avec avec Jean Gabin, Bourvil et Louis de Funès
1956, 1h20min
d'après Marcel Aymé
Zazie dans le métro
de Louis Malle
avec Philippe Noiret
1959, 1h28min
d'après Raymond Queneau
Le méchant loup et le petit chaperon rouge
de Garri Bardine
1990, 26min
d'après Charles Perrault
Le bossu
de Philippe de Broca
avec Daniel Auteuil
1997, 2h08min
d'après Paul Féval
Bibliographie
Il n'existe pas d'essai consacré à la place du mythe littéraire de Paris dans la production cinématographique et télévisuelle. A défaut, voici une sélection d'ouvrages et d'articles sur la littérature, le cinéma et la télévision, dont sont extraits les citations de ce texte.



Littératures parisiennes
"Capitale-fiction", Thierry Paquot, in Prétentaine n°16-17, Université Paul Valéry - Montpellier III, 2003
Littératures parisiennes : morceaux choisis, Jacques Barozzi (édition établie par), Hervas, 1997
"Paris des écrivains" , in Magazine littéraire n°332, mai 1995
Les hauts lieux de la littérature à Paris, Jean-Paul Clébert, Bordas, 1992
Littérature, cinéma et télévision
"Les écrivains-cinéastes" , in Magazine littéraire n°354, mai 1997
"Littérature et télévision", Pierre Beylot et Stéphane Benassi (dir.), in CinémAction n°79, Corlet/Télérama/CNC, mars 1996
"L'histoire de France au cinéma", Pierre Guibbert, Marcel Oms et Michel Cadé, in CinémAction, Corlet/Télérama/CNC, 1993
Littérature et cinéma, Jeanne-Marie Clerc, Nathan Université, 1993
Le spectateur nocturne : les écrivains au cinéma, Jérôme Prieur, Cahiers du cinéma, 1993
"Pour un cinéma impur : défense de l'adaptation", André Bazin, in Qu'est-ce que le cinéma, Cerf, rééd. 2002, coll. 7e art
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